Péripéties crétoises 8

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J’habite une petite maison dans le haut du village de Agios Spiridon, pas loin du caféneion d’Euripide.
(Je suis toujours étonné des prénoms antiques encore en usage non seulement en Crète mais aussi dans le reste de la Grèce.
 Ils ne sont pas rares les Platon, Euripide, Homère, Aristote, Iphigénie etc.… On continue de perpétuer ces prénoms qui chez nous paraîtraient  obsolètes ou pour le moins précieux.)
Ma porte est grande ouverte et à l’extérieur, une bonne demie douzaine de chats sont assis, observant et suivant mes moindre gestes.
Ils sont farouches et extraordinairement sveltes, rien a voir avec nos matous ‘européens’, nos raminagrobis bien gros et gras.
J’avais acheté des sardines chez le poissonnier qui s’était arrêté sur la place du village.
Dans ces régions un peu isolées, c’est les marchands qui viennent proposer leurs articles.
 Il en est ainsi du boulanger, du poissonnier, de l’épicier, du marchand de pastèques etc.
 Faut dire que le plus proche magasin se trouve à  cinq kilomètres.
 Imaginez la multitude de ces bêtes à demi affamées qui miaulaient plaintivement en tournoyant autour de la camionnette, exhalant un fumet si appétissant pour des estomacs de félins.
 Je lui prends un demi kilo de petits poissons que je partage avec les chats, sous les regards désapprobateurs des clientes.
 M’enfin Christos s’exclame Marina, pourquoi les nourrir, après t’arrivera plus à t’en débarrasser ! Ce qui s’avéra  exacte par la suite.
 Marina c’est ma plus  proche voisine, elle habite juste en face de chez moi. 
 C’est une ancienne couturière qui vit seule dans sa petite demeure depuis que son mari est décédé.
  Les chats m’ont suivi obstinément depuis la place du village, jusqu’à mon domicile. Apparemment ils ont trouvés leur patron.
  La journée vient à peine de s’ébaucher.
Je décide donc d’aller faire une promenade en laissant ma porte ouverte à ce vent tiède et parfumée qui en s’engouffrant à l’intérieur, chasse tel un encens idéal les derniers relents de cuisine.
 Pour aller au w.c, je dois sortir dehors et prendre garde avant de poser mes fesses sur la lunette car j’ai déjà vu des bébés scorpions qui se baladaient dessus.
Je ne pense pas qu’ils soient très venimeux mais j’éviterai d’y mettre mon postérieur, simple mesure de précaution.
 Une autres fois, en cherchant mon savon sur le petit évier, je l’avait trouvé à moitié rongé, probablement par un rat !….Et dire qu’on les appellent de sales bêtes !
Voyez vous, ce sont de petites tracasseries quand on vit à la campagne !
 Souvent, le matin, quand je passe la tête par la fenêtre, le premier spectacle qui m’est donné de voir, c’est le cul des chèvres d’Euripide qui sont attachées à un poteau et qui attendent pour partir brouter.
Le contraire serait nettement moins bucolique !
 Je décide de prendre le sentier derrière ma maison car il mène à un endroit que j’affectionne particulièrement.
 Le chemin est bordé de câpriers et de myrtes. Le myrte a une odeur suave caractéristique. En saison, j’en cueille souvent de pleines brassées que je ramène à la maison.
Il peut rester pendant des semaines avant de se faner. Dans l’antiquité il était symbole d’amour, de beauté, et de paix.
J’arrive près de ce verger sauvage, où la présence invisible mais rafraîchissante de l’eau se fait sentir.
 Elle se cache de l’ardeur du soleil, enfouie dans de petites rigoles où pousse de la cressonnette.
  Partout on trouve de ces sillons creusés de la main de l’homme. 
 Ce sont de simples tranchées rudimentaires mais ils peuvent être également des canaux bien irrigués qui parcourent ainsi toute la colline et qui se jettent dans des réservoirs en ciment. Ces travaux de maçonneries sont parfois très anciens, j’en ai vu qui dataient de l’époque de la république vénitienne et qui remplissaient leurs fonctions.
 Une fontaine crachait encore de l’eau par la gueule d’un lion en pierre, preuve de son ancienneté. (En effet le lion est le symbole de la république de Venise qui a dominée la Crète à partir du début du 13ième siècle jusqu’au premier quart du 17ième siècle)  L’ouvrage était certes éprouvé par le passage du temps et le visage de l’animal était à moitié effacé, mais on devinait encore sous la pierre moussue, les traits léonins.
C’est en remontant par ce bois d’amandiers que je me suis souvenu de cette anecdote, un beau jour d’été alors que je me promenais avec La Brune.
 (C’est le nom de la chienne de Panayotta, la femme qui tient un caféneion du village)
 Ne supportant pas l’idée de la voir  attachée comme me l’avais conseillé Panayotta, je l’avais libérée de sa laisse dès que le village s’éloignait.
  Au début tout allait bien, je l’a voyait courir ça et là, toute folle de joie de pouvoir se dégourdir les pattes.
 Elle disparaissait dans un bosquet de genévriers, ressortait toute guillerette d’une escapade dans les fourrées de sauges et d’origans, revenait enchantée d’une fouille passionnante entre les pierres pour y déloger les petits lézards.
 Reniflait les crottes de biques, taquinait les papillons etc.
Et puis à un moment donné, je ne l’ai plus vu. Je l’ai appelé en vain mais rien à l’horizon. Pendant une demi heure, je me suis dis, bah ! Elle ne doit pas être loin.
 Ensuite, je commençai à m’inquiéter, car je me voyais revenir sans elle au village et puis qu’allait dire Panayotta ?
 C’est en remontant le sentier menant à cette ferme isolée  que j’ai eu un pressentiment.
 Le fermier était au milieu de la route et apparemment il m’attendait.
 A côté de lui il y avait La Brune toute penaude qui était attachée à un gros pieu.
  Il est à toi ce chien ? Me dit-il d’un air agacé et peu enclin à la franche rigolade.
Heu, oui et non ! Comment ça ? Je l’ai reçu à prêter,  lui répondit je.
Il haussa les épaules en me regardant d’un air plein d’animosités et de mépris, l’air de dire c’est qui celui là, on lui prête des chiens ?
 Et bien monsieur le baladeur de clèbards, je te signale que ton chien m’a fait tout un tintouin dans mon poulailler, un vrai carnage, ça va te coûter cher mon ami ! 
 Je peux vous aider à les retrouver lui proposai je.
 Pas facile de chercher ces poules car dans la panique générale, elles s’étaient répandues jusqu’en bas dans la rivière.
  Tout ce que je trouvais c’était quelques gouttelettes de sang et un peu de plumes collées sur les rochers. 
 Néanmoins je réussissais à capturer deux ou trois volailles plus mortes que vives que je rendis triomphalement à son propriétaire.
 D’autres avaient réintégrées le poulailler et picoraient à présent le maïs de la peur, en jetant des regards furtifs et méfiants.
 Le jour déclinait et je ne savais pas quoi faire.
 Le bonhomme menaçait d’appeler les gendarmes et ne voulait plus rendre la chienne.
 Par chance Yourgo le berger passait  justement dans le coin et s’enquit du problème qui nous opposait le fermier et moi.
 On parlait de cinquante poules disparues et d’une quinzaine qui avaient été dévorées.
 Non, mais sans blague, lui dis je c’est un chien que j’ai, pas un lion !
Allons nous porter cette affaire au tribunal ?
 Et pourquoi pas la cour d’assises lui rétorquai-je ! 
 Le soir s’approchait peu à peu mais le problème n’avait pas encore été résolu.
 Finalement nous avions du faire appel (pas au tribunal bien sûr) au pope Nikoli pour trouver une issue favorable à ce problème sans léser personne. 
 Le père Nikoli expliquait que j’habitais à Agios Spiridon que j’étais un  brave gars etc.
 Sur la parole de l’homme d’église, l’homme me rendit le chien.
Le compromis avait pu se faire le lendemain, quand notre plaignant s’en vint au village pour réclamer son dû.
 J’ai payer sans sourciller les prix de trois poulets (seulement trois poulets ? il a du me faire une ristourne ou un prix d’ami ! Lui qui parlait d’une véritable catastrophe dans la basse cour)  J’avais payer cash, mais croyez vous que j’eus le moindre moignon de volaille ? 
 La Brune a du faire de jolis rêves de chasses et de festins ce soir là !
 Quand aux chats dont je vous parlais au commencement du récit, la plupart était partis, excepté un, qui  se prélassait sur mon lit.
 Je n’ai pas voulu le déranger et je suis parti boire un coup au caféneion.
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