Archives Mensuelles: avril 2008

Péripéties crétoises 22

Par défaut

Yourgo, stoppe net son pick up devant le petit raidillon, car il faut réfléchir pour la manoeuvre qui est un peu délicate.
De plus comme l’arrière de la voiture est chargée d’outils,
 il faut y aller siga siga comme disent les grecs .
Je descends du plateau où je m’étais installé comme à mon habitude, et fais le reste du chemin à pieds. Dès notre arrivée dans l’oliveraie, nous déchargeons le motoculteur qui nous permettra de bien remuer la terre.
Manoli, le père de Yourgo, s’est mis en tête de monter un poulailler, alors il a acheté de la tôle ondulée, une lourde bobine de clôture en métal, des piquets et que sais je d’autre encore.
 Au village, on le prend pour un original car son idée parait bizarre.
 Faire un poulailler loin du village attirera à coup sur les renards, les belettes, les fouines, ou autres amateurs de viandes de gallinacés.
 Et à propos de fouine, je me souviens de cette anecdote.
Durant les travaux divers et variés, que j’avais à faire pour le compte de Manoli.
 Je logeais en bas de la maison, dans une minuscule pièce qui servait de débarras et de remise pour les outils. L’endroit avait été nettoyé et on y avait installé un confortable lit. C’était parfait pour une chambre.
 Le dortoir à poules était juste en face, il suffisait de traverser la cour où se trouvait également la niche du chien.
 Malgré toutes ces précautions, le poulailler fut visité un soir par une fouine.
 Le carnage avait été découvert le lendemain quand Kalliopi vint chercher les œufs pour le petit déjeuner.
 La presque totalité des poules avait été égorgées. 
 M’enfin, Christos, ne me dis pas que tu n’as rien entendu ou remarqué de suspect cette nuit ! Me dit Kalliopi l’air désemparée.
Tu dors juste à coté, c’est invraisemblable ! 
 Et le chien alors ? Sa niche est à trois mètre cinquante et il n’a rien entendu non plus, ce corniaud ! Lui rétorquai je.
 Je me sentais presque responsable de ce massacre, comme ci j’avais été complice de la fouine ou que j’avais autorisé son escapade meurtrière.
Je sais, c’était idiot de ma part que je puisse croire cela, mais dans un élan empathique, j’essayais de la consoler de la perte de ses volailles.
 ( je ne m’étais pas éveillé en pleine nuit, pour aller couper le cou à ces infortunés oiseaux, avec pour complice un renard ou une fouine, tandis que le chien faisait le guet…Non mais sans blagues !)
 Kalliopi n’était pas catastrophée et prenait cela avec philosophie.
 Elle était très pieuse et brûlait constamment des cierges et de l’encens devant une icône de la Vierge Marie.
Elle pensait, Dieu a voulu que cette fouine mange des poules, c’est comme ça, c’est la volonté divine etc.… En l’occurrence, Manoli son mari, pestait contre cette bestiole car le menu du repas de midi changeait radicalement.
Mais, j’en reviens à l’oliveraie. À présent, il s’agissait de dépierrer une parcelle de terrain  pour pouvoir construire ce fameux poulailler.
Ici en Crète, le sol est très rocailleux. Nous n’avons pas de cette terre bien noire et grasse où l’on enfonce sa bêche comme dans du beurre.
La terre, dans cette région c’est comme les gens. Dure, pas aisée à cultiver, encore un peu sauvage, indépendante et difficile à maîtriser.
 (tout ce que j’énonce, n’est en rien péjoratif, mais pour celui qui connaît un peu les crétois)
C’est souvent à la pioche, qu’il faut extirper cette terre ocre mêlée de cailloux.
Excepté dans les plaines, la culture en terrasse est la seule possibilité.
Pour ériger une clôture, nous devons faire le périmètre avec du fil de fer quadrillé, et ensuite enfoncer les piquets en métal à distance égale autour du terrain.
 Pour effectuer ce travail nous utilisons un lourd maillet. 
 Cet outil me fait songer au gourdin,que le méchant dans les dessins animés de Tex Avery cache derrière son dos, et qui attend le prochain quidam qui passe pour lui masser le crâne.
Mais pour l’instant ce n’était pas l’objectif premier, il importait de terminer cette barrière et non de s’assommer à coup de maillet… (Même pas mal !)
 N’empêche qu’il fallait malgré tout faire gaffe.
 Il y en a un qui soulevait cette masse et l’autre tenait le piquet bien droit, en évitant d’y laisser ses doigts et en reculant légèrement la tête. (simple mesure de précaution !)
Yannis m’avait demandé de faire fonctionner le motoculteur car il voulait ameublir la terre pour créer un potager.
Faire démarrer cette machine n’était pas le plus compliqué.
 Dès la mise en route, ça crachotait, toussait, pétaradait et fumait énormément. (un peu comme Yourgo, le berger !)
 Le problème survenait quand il s’agissait de maintenir cet engin.
 Tu tiens bien et tu te laisse guider, me recommandait Manoli.
 Ouais ! C’est plus vite dit que fait, pensai je.
 Non seulement je n’arrivais pas à avancer, mais le motoculteur faisait du surplace, de plus je m’enfonçais dans la terre !
 M’enfin, que fais tu Christos ? Tu creuse un tunnel ou quoi ?
 Après plusieurs essais infructueux, je laissai la manipulation de cet engin à Yourgo qui semblait plus malin que moi pour piloter un bazar pareil.
 De toutes façons, comme tu sais déjà conduire une moto, c’est un boulot fait pour toi ! Lui dis je.
Par la suite on m’avait délégué un travail plus dans mes cordes.
 Il s’agissait de remplir la brouette avec les pierres qui jonchaient le terrain.

(A SUIVRE……)                                  / Suite dans le prochain billet/                    ( 1 )

Péripéties crétoises 21

Par défaut
Ce matin, nous allons travailler dans l’oliveraie de Manoli, le mari de Kalliopi.
Son fils Yourgo vérifie dans le jardin le bon fonctionnement de la machine à gauler.
 Nous ne récoltons pas les olives à la main, le principe du pressage à froid n’existant pratiquement plus dans la région.
 La raison est purement économique.
 Il faut entre 6 à 8 kilos de fruits pour obtenir un litre d’huile avec ce système.
 Moitié moins avec la nouvelle méthode.
Beaucoup de gens n’ont que cette ressource comme revenus, et parfois une petite parcelle de terrain pour cultiver des légumes.
La récolte des olives est un fastidieux processus depuis sa cueillette à proprement dire jusqu’à l’élaboration de son huile.
 Pour commencer, nous entourons les arbres d’un genre de filet.
 Ensuite à l’aide de longues perches nous frappons les branches pour en faire choir les fruits.
 Quand elles deviennent trop hautes, nous devons monter.
 Nous utilisons également une sorte de bâton ressemblant à une canne.
 Souvent la machine à gauler fait le reste du boulot.
Cette machine est reliée à un groupe générateur, qui fait fonctionner par un procédé hydraulique une lance creuse où circule un liquide visqueux. (je crois que c’est de l’huile de moteur)
 Elle est munie de tiges qui en tournoyant flagelle les branches de l’olivier.
 C’est une autre paire de manche quand il faut monter avec cette lance en haut de la cime, car il faut tant bien que mal trouver son équilibre en tenant cette hampe qui n’arrête pas de vibrer.
Au début, Yourgo me donnait un coup de main dans le gaulage, mais rapidement il dût renoncer ayant trop mal aux jambes.
 (il y a quelques années, il eut un grave accident de moto.)
 Je me suis retrouvé seul  à faire la récolte.
  Après le fouettage des branches, il fallait rassembler avec un seau les fruits tombés dans le filet, puis verser ce seau sur une petite table spéciale pourvue d’un tamis, faire masser le tout pour qu’il ne restait plus que des débris de feuilles et des parcelles de bois.
La dernière étape c’était de rassembler les olives et finalement les mettre en sac.
 Ensuite, on pouvait les porter à l’huilerie.
J’effectuais donc toute l’opération.
J’avais ainsi récolté près de 10 ou 12 tonnes de fruits bruts.
 C’était un travail énorme.
 Tous les soirs quand je rentrais, j’étais littéralement crevé et c’était à peine si je passais faire une petite visite de courtoisie au bistro.
En plus cette machine faisait un boucan monstre.
 Pour parachever le tableau, le tuyau avait des fuites et tout le liquide giclait et se répandait partout.
Le soir, en rentrant, je donnais l’impression d’avoir travailler toute la journée dans un garage.
J’avais ma salopette maculée d’huile, le visage noir de terre et de fragments de toutes sortes.
Des morceaux de feuilles dans les cheveux et jusque dans mon slip.
 C’était violent comme système.
 Fouetter, gifler, flageller un si joli arbre tel l’olivier pour lui subtiliser ses fruits.
 Mais que voulez vous les impératifs économiques vont au delà des simples considérations philosophico-poètiques !
 Pour un citadin, c’est très bucolique les champs, les oliveraies, le petit âne qui trottine sur le chemin etc. C’est la jolie carte postale.
 Je vous dirai qu’il en est tout autrement quand vous bosser dans le décor.
 Je commençais à m’y connaître en matière d’oléiculture.
Par la suite  j’étais sollicité par plein de gens.
Un jour s’est amené au village un gars que je connaissais vaguement car il possédait un magasin de vêtements à Sitia.
 Il avait ouï-dire que je travaillais bien, que je devenais un bon gauleur.
 Il m’interpella en me demandant, Christros, combien tu prends pour le mérokàmato?
Le mérokàmato représente le payement d’une journée de travail, nourriture inclue.
 Je lui avait dis mon prix, qui restait très raisonnable.
 (à l’époque mon tarif se situait entre 5000 et 6000 drachmes, ce qui n’était absolument pas exagéré, certains obtenaient jusqu’à 8000.)
 Oh ! Mais c’est trop cher ! S’exclamait il, puis d’un air péremptoire, il me dit, je t’offre 3000 pas plus ! 
 Soit, il se foutait de ma gueule, ou alors il s’imaginait que j’avais trop besoin d’argent, et que j’allais obtempérer. C’était mal me connaître.
 Je lui répondis d’un air désabusé que j’étais d’accord, si par exemple il me donnait une remise de 50% dans son magasin.
 Ah non ! Ça je ne peux pas le faire, rétorqua il l’air vexé.
Alors pourquoi, veux tu que moi je te fasse une remise de 50% sur mon labeur ? Si tu t’imagines que je vais bosser à moitié prix !
 Les crétois sont de braves gens, mais j’avais souvent le sentiment qu’il fallait que je me batte pour
 Affirmer mes prérogatives, quand il s’agissait de travail.
 Souvent l’affaire se concluait autour de carafes de raki. Il fallait se mettre d’accord, toper dans la main et surtout garder la parole donnée, une fois que l’accord était fait. On ne revenait plus en arrière.
Bon, c’est pas grave je prendrai des polonais, ils ont moins de prétentions que toi et puis ils sont moins chers ! Ajouta t il l’air triomphant.
Il avait engagé des polonais pour faire le gaulage.
Mais c’était des gars qui n’avaient jamais fait ce genre de boulot.
 Par la suite quand je le rencontrai à nouveau, il me confia d’un air contrit et navré, que j’avais raison et qu’il avait été bête de ne pas me prendre pour effectuer cette tâche.
 A cause de sa lésine, Le résultat fut un véritable carnage.
 Oh bien sur, il ne restait plus une olive dans les arbres, mais plus une feuille non plus !
 Ils s’étaient acharnés sur ces pauvres oliviers. (plus de feuillage, signifie plus de fruits pour l’an prochain.)
 Par la suite, quand j’eus fini le dernier olivier de Manoli, je pris une belle pièce de monnaie et l’introduisis dans le creux de l’arbre en signe de bonne récolte pour l’an prochain.

Péripéties crétoises 20

Par défaut

Bonjour Papa* Nikoli !
Je salue gaiement le pope qui est attablé à une table du caféneion et qui sirote son café. (C’est encore trop tôt pour le ouzo.Dans le village on le surnomme officieusement Papa Ouzo.)
En Crète, et sûrement dans le reste de la Grèce ; Il y a trois personnages très importants.
D’abord, le pope qui inspire le respect avec sa soutane et son chapeau en forme de tuyau de poêle. C’est en général un homme instruit, c’est le philosophe, l’autorité spirituelle, du moins, c’est ainsi que je le comprends.
Puis il y a le maire du village ou son assistant. C’est l’autorité politique.
Enfin, il y a l’homme le plus riche du village.
Qui en impose à l’instar du maire par son poids social.
Dans un pays où la vie jadis, n’était pas aussi aisée que maintenant,il reste (à mon sens) une certaine fascination pour la réussite matériel.
Nombreux grecs émigrèrent vers des contrées parfois lointaines.
La diaspora demeure encore très importante.
Sans cette sorte de triumvirat, peu de choses semblent se concrétiser.
C’est le lien, le ciment. (Ceci dit, c’est ma propre appréciation, ma perception sensible de la société hellène)
Nous discutons de tout et de rien.
Surtout de rien et c’est ce qui nous prends le plus de temps.
Les riens emplissent l’existence comme les silences en musique.
Ce sont les petites insignifiances existentielles qui font que la vie reste un phénomène extraordinaire.
Je reste assis sur la terrasse du caféneion à boire mon café en philosophant avec le pope.
Arrive Maria, la femme du berger Yourgo.
Elle porte une dame-jeanne de lait.
Maria à toujours les joues bien rouges.
Au début cela m’avait intrigué. En haut du village, Yourgo et sa femme possèdent une petite bergerie où ils pratiquent la traite des brebis et fabriquent du fromage.
Quand je passais devant, et que je voyais Maria en sortir tout échevelée et les joues rougeaudes, j’en concluais ingénument, qu’elle devait se donner du bon temps avec son berger de mari.
J’ai su plus tard la vérité.
Un jour, me promenant devant sa maison, elle proposa de me faire la visite de sa petite fromagerie. Christos, tu as déjà vu comment on fabrique de la mizithra* ?
Elle se penchait devant un gros chaudron en cuivre en remuant énergiquement avec une longue cuillère en bois, le contenu. Tout en surveillant sa cuisson.
La fabrication de ce fromage étant délicate, il fallait souvent tourner avec la lourde cuillère en bois. La vapeur et l’odeur du lait emplissait toute la pièce à l’instar d’un sauna.
Avec un barattage continuel le lait se transformait en mizithra.
Tu vois, tu dois tourner sans arrêts mais pas trop vite, sinon ça devient du beurre me disait-elle.
Le rouge de ses joues provenait donc de cette opération fromagère en non de fines parties de jambes en l’air !
(Il est vrai que le lait c’est bon pour le teint)
Quoiqu’il en soit, je ne sais pas comment elle aurait encore pu trouver le temps à ces bagatelles.
Ce processus durait toute la matinée. (je parle du barattage évidemment)
Il fallait encore confectionner les autres sortes de fromages et puis aller traire les chèvres et les brebis.
Son mari, venait tôt le matin au bistro, pour boire son café.
Chaque fois c’était le même rituel.
Il crachait et se raclait la gorge d’une façon très sonore.
Cela prenait une bonne dizaine de minutes durant lesquelles, il pestait contre cette saloperie de tabac, et puis dès que la crise fut terminée, il buvait son café et s’allumait une bonne cigarette.
Je quitte Papa Kostas, pour aller faire un tour près de l’ancienne école du village, à présent abandonnée.
L’endroit était empreint d’une poésie nostalgique.
Le corps du bâtiment étant d’un seul bloc composé de deux pièces.
La première devait servir de bureau au directeur, tandis que l’autre était une petite salle unique pour tous les niveaux primaires.
A l’intérieur, se trouvait des bancs d’écoliers avec leurs encriers.
D’autres bancs étaient entassés pèle mêle dans un coin.
Le tableau subsistait encore, et il restait de la craie dans la rainure.
La peinture du mur s’écaillait. Une vieille carte géographique toute fanée persistait à décorer la classe.
On entendait le froufrou subtil du vol des hirondelles qui avaient élues domicile dans ce lieu et qui faisaient l’aller retour incessant, en passant par une fenêtre dont le carreau était brisé.
Par terre, gisait un amas d’anciens manuels scolaires.
Dans une sorte de remise j’avais retrouvé d’autres livres recouverts d’une antique couche de poussière et de toiles d’araignées.
En ouvrant une armoire j’eus la surprise de découvrir un crâne qui avait du servir à un cours d’histoire naturelle.
Les seuls habitants qui fréquentaient encore assidûment l’école, c’était les araignées, les scorpions, les colonies de fourmis et les hirondelles.
En grimpant la petite sente derrière l’école, j’arrive au réservoir à ciel ouvert de la commune. L’eau est d’une voluptueuse fraîcheur.
Ici, je suis sur le point culminant de Agios Spiridon.
Souvent le matin, en m’asseyant à cette place, je voyais arriver la brume qui recouvrait toute la vallée, comme une mer fantôme voulant reconquérir ses anciens territoires.
Le village était encerclées par ce voile laiteux et semblait être une île.
Jadis, la route avait été construite à même la roche.
On y trouvait encore des coquillages incrustés dans cette masse de pierre.
Preuve tangible que la mer avait du occuper ces lieux, bien avant l’arrivée des humains.
Plus tard en redescendant vers le village, je vois papa Kostas attablé devant sa sempiternelle carafe de ouzo, et les inéluctables mézzé.
Dans le bistro, la télé fait son monologue car personne ne l’a regarde, excepté pour la météo.
Le soir en rejoignant mon logis, j’irai voir comment vont les patates que j’ai mises sous mon lit.
Ma maison étant assez menue, je n’avais pas trouvé de place ailleurs.
Le loyer pour cette demeure était un compromis entre son propriétaire et moi.
Chaque année, durant la saison des olives, je travaillais environ une semaine pour son propriétaire, et en compensation il me donnais la maison.
Le reste du temps, j’étais tranquille et je pouvais disposer de cette demeure tout à loisirs.
Comme je laisse la porte ouverte, j’ai souvent l’agréable surprise de voir un plat préparé sur ma table.
C’est ma charmante voisine Marina qui discrètement agit de la sorte.
Evidemment un homme qui vit seul n’est pas sensé de pouvoir cuisiner.
(Quoique j’aime bien faire la cuisine, mais que voulez vous les gens sont ainsi dans la région.)
Les plus humbles seraient prêts à vous partager une tomate ou n’importe quoi, rien que pour le plaisir de donner mais aussi de discuter.
C’est la vraie chaleur humaine.

        ( Papa* : signifie le pope en grec / Mizithra* : sorte de fromage à pâte molle ressemblant à la mozarella )

Péripéties crétoises 19

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C’est une belle journée en perspective.
Les plus gros travaux sont à présent terminés.
Le monastère a retrouvé son calme.
 Plus de va et vient avec des brouettes chargées de ciment, ni le bruit du roulement de tambour de la bétonnière et la poussière voltigeant partout.
Le jasminier peut à nouveau remplir de ses molécules divinement parfumées l’air du parvis et de la pergola.
 Il fait tellement chaud qu’une douce sensation indolente parcourt tous vos membres.
Cela fait une demi heure que la cloche a retentie, mais la lourde porte est restée impassible.
Alors, je décide de faire une visite au poulailler afin de dire bonjour à Skilakia le petit chien qui en est le gardien.
Je balaie l’endroit et ramasse les œufs qui sont disséminés.
  Voila, Kalogria qui vient d’ouvrir, et qui s’amène avec son seau d’épluchures pour les poules. Bonjour Christos, me dit-elle, Il y a l’higoumène qui te cherche.
Je monte prestement les escaliers menant à la cuisine pour rencontrer le pope.
Je prends mon petit déjeuner avec lui. Ensuite il me montre le boulot à effectuer. Aujourd’hui, je te propose un travail assez facile.
En fait, il s’agira de monter sur le toit de l’église pour aller repeindre à l’huile de lin, le clocher et la croix. M’explique t-il.
 Je ne suis jamais très à l’aise sur une échelle et monter là haut, ne m’enchante guère.
 Néanmoins j’obtempère.
Pour accéder à cet endroit ce n’est pas le plus compliqué.
 Le toit est surmonté d’un dôme avec une grande croix, mais le clocher se situe à l’extérieur. (Comme bien souvent dans les églises orthodoxes)
La construction est conçue en trois arches qui abritent chacune d’elle une cloche.
 Celles du bas sont aisées à faire, quand à la dernière, je suis à califourchon dessus.
Je tiens d’une main le pot d’huile de lin et de l’autre je manie la brosse. 
Je me demande ce que je fais là haut car j’ai un de ces vertiges.
 J’interpelle l’higoumène que je vois passer en bas en lui disant que j’ai peur de tomber.
 N’ai crainte, si tu tombe, Dieu te prendra dans ses bras pour mieux atterrir.
 Je ne suis pas très satisfais de sa réponse, et ne tiens pas à vérifier la véracité de ses propos.
 Il a tout l’air de croire qu’il est impensable de chuter car je suis sous la protection de Saint- jean Prodromos et du vénérable monastère.
 Je pourrai aussi en cas de besoin utiliser la longue corde qui sert à faire actionner les battants des cloches et ainsi descendre en rappel.
Je badigeonne tout l’ensemble, en faisant abstraction du vide au dessous de mes pieds.
 Cette partie délicate du boulot se fait sous la supervision de l’higoumène. (supervision, c’est un pléonasme car le pope est myope !)
La récompense, c’est de pouvoir contempler le panorama époustouflant qui s’étale devant mes yeux, depuis mon perchoir.
La matinée est bien avancée et je sens le fumet de la cuisine qui monte narguer mes narines.
 Après le repas, c’est la sacro-sainte sieste obligatoire.
 L’après midi, je décide d’aller jusqu’à la petite plage en bas.
Skilakia est fou de joie de partir avec moi.
 Dès que je suis un peu éloigné du monastère, j’enlève mon pantalon à l’abri d’un rocher, pour enfiler un short et mettre un ticheurte.
Cette plage, c’est ma préférée .Il n’y a peut-être pas de sable fin et des cocotiers à perte de vue, mais je peux mettre mes affaires sous l’ombrage d’un figuier.
Je nage complètement nu et j’ai l’impression de rentrer dans un bain d’huile parfumée.
 Car l’eau est à température idéale et c’est un véritable délice de  se baigner.
 Je suis sur cette plage depuis près de deux heures quand je vois arriver l’higoumène avec des jumelles en bandoulière.
Je suis surpris de voir le pope, car je n’ai pas l’habitude de le rencontrer à un tel endroit.
 Prend garde que le chien ne s’enfuit pas ! Me dit-il.
 Quel idée de l’amener avec toi, tu ne pouvais pas le laisser dans sa niche ? Ajoute t-il
(Vous parlez d’une niche. C’est un baril de métal que l’on a découpé. A l’intérieur la chaleur est infernale)
Oh, ce n’est pas grave et puis comme cela, il noiera ses puces. Lui répondis je, évasivement. 
 Je sors de l’eau, et l’higoumène me voit dans mon tout premier costume couleur chair.
 Oh là, fais attention que personne ne te remarque, tu sais comment ils sont dans la région  S’exclame t-il.
 Je hausse les épaules.
 J’imagine que le pope a du braquer ses jumelles dans la direction de cette petite plage  et me voir barboter dans le plus simple appareil.
 Cela explique sans doutes sa présence en ce lieu. (sans mauvaises intentions d’ailleurs)
Il a enlevé sa soutane tout en gardant son pantalon, (On a  beau être un curé moderne, faut pas exagéré non plus !) et puis s’est mis à faire quelques brasses.
 C’est un scoop, car c’est la première fois que je vois l’higoumène agir ainsi ! J’imagine mal Kalogria faire de même.
 Cette brave vieille sœur est toujours revêtue d’une chape de vêtement de couleur sombre qui l’a recouvre des pieds à la tête.
 A part les dimanches pour aller aux offices, je ne l’ai jamais vu changer d’habits.
 Ses robes, avaient du être de couleur noire mais le soleil les ayant tellement délavées et usées, qu’elles paraissaient de couleur beige, et de beige devenaient gris foncé.
 Avec le temps et la patience, le camaïeu de gris allait il progressivement redevenir blanc ?
La boucle est bouclée, le cycle est terminé. La lessive temporelle qui nettoie tout, avec le soleil, l’eau, et le vent.
Tous comptes faits, à part le suspens. (Et quand vous êtes suspendu, c’est aussi du suspens ?) Tombera t-il, tombera t-il pas ?
 En haut du clocher, j’avais mes orteils qui se crispaient par la frousse.
 J’ai fais le brave devant l’higoumène et Kalogria qui m’ont qualifié de kalopédi*.
Je minimisais le niveau de mon trouillomètre.
 Ensuite j’ai arrosé les fleurs, ce qui est un boulot plus dans mes cordes….Vivons dangereusement !
Pour terminer, j’ai été pilé de la crotte de mule dans la grotte.
Pas loin du poulailler, se trouve une grotte où jadis l’on attachait les mules.
Pour faire cette tâche spéciale, je m’assois en tailleur et puis je mets quelques étrons séchés sur une grosse meule que je réduis en poudre à l’aide d’une pierre.
Ces excréments sont très vieux et ne sentent pratiquement plus, de surcroît, ils sont très bénéfiques pour le jardin.
 Je ramène ma moisson de poudre de crotte de mule, (C’est rigolo, on dirait presque une injure….Espèce de poudre de crotte de mule !)
Dans un sac qui servira à engraisser le jardin et faire enfler les bonnes côtes de nos bettes favorites.
Le soir, la lumière résiduelle du soleil associée à celle de la lune donne des reflets argentins et indigos à la mer au loin.
( kalopédi* : bon garçon, brave gars etc.)

Péripéties crétoises 18

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J’ai ouvert ma fenêtre pour me rassasier du silence, de la force tranquille de cette mer à l’horizon, avant d’affronter le bruit de la bétonnière.
 Car aujourd’hui, nous allons construire un ostéophylaque*.
Devant moi, il y a des buissons de figuiers de barbarie qui sont un rempart plus ou moins inefficace contre les chèvres qui font souvent des expéditions dans notre jardin.
Cela amène des discussions oiseuses avec le berger et l’higoumène.
 On doit courir sans arrêts derrière ces capridés pour éviter qu’ils ne saccagent notre potager.
 Depuis le parvis et jusqu’au bas de la route, il y a des plantations de jeunes oliviers. 
 Une clôture de fortune fait tout le périmètre de la plantation. 
 Le pope a récupéré des vieux sommiers à ressorts venant du monastère pour former aux endroits stratégiquement faibles des protections contre les envahisseurs caprins.
Un jour, j’ai vu une petite chèvre  qui avait les cornes entortillées dans les ressorts et qui poussait de cris plaintifs. Elle se démenait furieusement pour essayer de s’en sortir au risque de se blesser.
 Je m’étais approché d’elle et tout doucement j’arrivai à démêler ses cornes de cette prison improvisée. 
 Je tenais fermement la chèvre, et puis j’avisai au loin le berger pour lui montrer ma prise.
 J’étais sottement fièr de prouver que j’avais réussi à capturer cet animal de mes mains nues.
 Comme s’il s’agissait d’une bête fauve et que j’étais un courageux aventurier dans le style de Crocodile Dundee ! Finalement je lui rendis sa liberté et elle alla  prestement rejoindre ses consoeurs en contrebas.
 Je me suis levé en même temps que la lumière du soleil qui promet une journée aussi fraîche qu’une étuve.
Quand la cloche sonne  en haut du monastère, cela veut dire que l’office va commencer.
Tous les jours de la semaine, il y a une  messe qui est donnée dans la petite église en haut du parvis.
Le service est rapide.
Les dimanches l’office peut durer trois heures. (C’est comme pour aller à l’opéra, il faut vraiment être passionné !) Il m’est arrivé d’assister à la messe en semaine.
 La plupart du temps, Il y avait le pope qui lisait son bréviaire devant la vieille sœur et des chaises vides.
Un jour, la situation était un rien comique, car je devinais, qu’au préalable il y avait eut des tensions.
Je voyais le visage du curée qui était renfrogné et celui de Kalogria semblait absent ou perdu dans des contemplations  internes.
 Après avoir célébré son office et enlevé sa chasuble, il interpella la nonne en lui disant : Ecoute, j’en ai marre, tu as encore fais mon lit en portefeuille, je t’ai pourtant déjà dis à plusieurs reprises que je n’aimais pas cela !
La nonne marmonnait quelques excuses.
Et puis en arrosant les fleurs du balcon, tu as mouillé  mon lit, fais attention quand même ! ajouta t-il.
 On aurait dit la dispute de ménage d’un vieux couple.
Mais voilà que la porte s’ouvre, je vais pouvoir préparer mon café, en attendant que Pedro et les autres ouvriers sortent de l’église.
Après cet indispensable breuvage accompagné d’un peu de pain et de fromage, nous commençons les travaux.
L’endroit se situe juste derrière le jardin sur un minuscule terrain arraché péniblement à la falaise.
 Sur cette surface grande comme un sombrero, subsistent les vestiges d’un ancien cimetière.
Près d’une chapelle à moitié en ruine, se trouve un palmier au tronc assez trapu, on dirait un ananas géant.
 Pedro et ses aides s’occupent de démantibuler les murs restants de la petite église, pour accéder aux fondations et ainsi reconstruire des murs tout neufs.
Nous avons péniblement amener la bétonnière depuis le parvis.
Ce n’était pas une mince affaire d’amener cet engin près du cimetière, car elle avait une belle Surcharge pondérale.
Nous étions à quatre pour la soulever.
Une personne devant, une personne derrière, une pour diriger les opérations, et moi qui tenait la prise pour éviter que l’on puisse marcher dessus.
  Croyez moi, j’avais offert mes bras pour aider dans le transport, mais l’invitation avait été déclinée. Vous ne connaissez pas l’entêtement des crétois.
Peut-être que Pédro s’était-il méfier en pensant que j’aurai pu la faire basculer.
Je les voyais qui s’échinaient à porter cette machine et ponctuant la manœuvre d’un florilège de jurons très expressifs.
 Il étaient en nage et transpiraient tellement qu’on aurait dit qu’ils pleuraient !
 Enfin, quoi qu’il en soit, nous avions réussi…Alléluia !
La prudence accompagnée de la sagesse nous avait conseillée d’agir de la sorte.
Car au début, je faisais le mélange sur le parvis.
 Puis je le transportais jusqu’à l’endroit où les ouvriers travaillaient.
Dans les escaliers, avaient été aménagé des madriers sur lesquels je devais veiller à bien poser ma roue, tout en tenant la brouette fermement à deux mains et en évitant de verser sur le côté.
 Le chargement n’arrivait jamais entièrement car la pente était trop brusque.
J’avais toutes les peines du monde à retenir le trop plein de la cargaison de ciment qui s’en allait en peu partout. De plus j’avais failli passer par dessus le muret du jardin.
 Les opérations devenaient scabreuses, inutilement dangereuses.
Imaginez un seul petit instant que ma brave Kalogria travaillant en bas, à l’arrachage des bettes, puisse recevoir inopinément l’équivalent de trois ou quatre seaux de ciment sur la tête.
 Elle n’aurait pas été très contente. Cela aurait fait un nouveau sujet de bouderie de sa part.
A présent, je suis dans le petit jardinet du cimetière et je creuse à l’aide d’une pelle, avec mille précautions.
Ou si vous voulez avec mille précautions et une pelle. (Creuser avec mille pelles et une précaution, c’est idiot. De plus je suis seul…Que faire des neuf cent nonante neuf autres pelles ?) 
 L’higoumène m’observe par dessus la tête  et regarde le contenu des pelles.
 Il veut s’assurer que l’on n’emmène pas un morceau d’os de moine.
 Car le terrain est jonché de débris divers et quand nous tombons sur un os, (si je puis dire !) Il le prend en main l’examine de tout côté pour voir s’il s’agit d’un os d’humain ou d’animal.
Je vous rappelle que le terrain est un ancien cimetière et donc, ce genre de découverte n’est pas rare.
Je doute très fort que le pope soit un expert en ostéologie.
 Néanmoins, il enveloppe délicatement les fragments dans un tissu de velours.
(Je ne suis pas vraiment certain s’ils appartenaient tous au genre homo sapiens) 
 Ca devient des fouilles archéologiques.
Enchâssé dans les strates, j’ai découvert un petit bol en terre cuite avec un bord vernissé de facture assez sommaire, mais qui ne manque ni de charme, ni de poésie.
 Il est quasi intact sauf que son anse est cassée.
Je l’ai vu en premier, mais c’est l’higoumène qui l’a pris pour lui.
Le prochain que tu trouvera, il sera pour toi  me dit-il.
Je n’ai plus rien retrouvé de semblable, sauf des tessons de moindre importance.
Avec la bétonnière toute proche, le travail est considérablement simplifié.
 Plus de va et vient éreintant avec la brouette.
Ce qui m’a chagriné, c’est qu’on a du couper le palmier, soit disant qu’il gênait les fondations et prenait de la place. Les gens de la région ont trouvé  cela très dommage et insensé de la part du pope qui avait pris l’initiative de son éradication.
 Je trouvais également stupide de sacrifier un si bel arbre pour quelques débris d’os de vieux moines.
 (Ou de vieilles chèvres ?)
Le dimanches des rameaux  qui précède les Pâques, les gens venaient souvent ici pour en cueillir.
Car les monastères sont très vénérés et sont considérés comme des hauts lieux saints.
(ostéophylaque* : mot grec signifiant l’endroit où l’on entrepose les os des défunts. / synonyme de : ossuaire.)

Péripéties crétoises 17

Par défaut

Ma chambre au monastère est située près du parking et de la porte d’entrée.
Elle est assez vaste, car dans cette pièce il y a une vingtaine de lits.
Je pourrai en changer tous les jours.
Tiens, celui-ci c’est pour les lundis, l’autre là, c’est pour les mardis, celui du fond c’est le lit des mercredis, etc.…Et ce grand lit double près de la fenêtre, c’est pour les dimanches…Quel luxe !
Ce qui est moins amusant c’est qu’une mince cloison de parpaings me sépare de la pièce où se trouve la génératrice qui fournit l’électricité pour l’ensemble des bâtiments.
Ce groupe générateur doit être de la même marque que le frigo antédiluvien qui se trouve dans la cuisine.
Pour allumer ce bazar, ce n’est pas une sinécure.
 Chaque fois que je rentre dans cette pièce, ça sent le mazout à plein nez comme dans un garage.
 Au début, c’était la croix et la bannière pour mettre en route cet engin préhistorique.
Combien de fois j’ai du me lever, alors que j’étais confortablement installé dans mon lit avec un bon livre. L’higoumène me criait du haut de sa tour, Christos, allume la génératrice !
Je soupirais et je sortais de ma molle couche pour tenter de démarrer la chose.
 Faut que je vous explique le processus.
Imaginez, un gros moteur comme on devait en trouver dans les salles de machines des bateaux, au début du vingtième siècle.
 Je n’ai jamais fréquenté les salles de machines pour bateaux, mais il faut pensez un instant l’endroit.( Des hommes oints de cambouis, des êtres tartinés de graisse de moteur qui travaillaient dans le bruit et la crasse, le rumeur infernal des machines qui suintaient de toutes parts.
 Les gueules béantes et affamées des chaudières que l’on gavait de mazout ou de charbon.
 Une chaleur épouvantable.
Nous étions loin de l’image bucolique ou champêtre du barbecue dominical en famille.)
 Cette rosse de machine ne s’enclenchait jamais au premier coup.
Il fallait mettre la manivelle dans une loge prévue à cet effet.
Faire tourner  le plus vite possible et  dans un geste rapide comme pour une passe de toréador, retirer celle-ci en évitant de la recevoir sur le pied ou dans l’estomac !
 Je sais de quoi je parle, les murs ont dû enregistrer les nombreux jurons en langue grec ou française qui sortirent Prosaïquement de ma bouche !
Il m’était déjà arriver après plusieurs essais infructueux de faire appel à l’higoumène pour obtenir de l’aide.
Celui-ci en maugréant venait à ma rescousse, retroussait sa soutane  et essayait à son tour.
 Il devait se dire, j’ai engagé un homme à tout faire mais qui ne sait rien faire !
 Puisqu’il était obligé de descendre lui même pour régler le problème en salissant sa soutane et ses mains blanches parfumées à la rose et au gardénia.
 Nous étions alors à deux pour tenter de faire démarrer cette machine et… fiat lux ! La lumière apparaissait après d’ultimes essais.
Je dois avoir un problème existentiel avec les manivelles.
 Je me souviens d’un soir. L’higoumène m’avait demandé, si je pouvais changer le pneu de son combi Volkswagen qui avait crevé en bas de la route.
Je lui avait répondu, n’aie crainte, c’est comme ci c’était fait !
Oui, c’est bien mon cher Christos dit-il mais il faut faire vite car le soir va tomber et puis la voiture est en panne à deux kilomètre d’ici sur la route de Kalonéro.
 Je descendis donc le petit chemin rejoignant la route, acclamé par les aboiements de mon petit copain le chien qui garde le poulailler. (Il me fait souvent la fête car quand j’ai un moment de libre, je m’en vais le promener.)
Je marchai ainsi pendant un certain temps jusqu’à l’endroit où le pope avait abandonné le véhicule.
D’abord, je vérifiai le pneu et l’étendue des dégâts. 
 J’ouvris la camionnette pour aller chercher le cric puis empoignai la manivelle que l’higoumène m’avait donnée.
Je mis le cric en dessous de la voiture en commençai les manœuvres.
 Le véhicule se hissait jusqu’à un certain point et puis ’bang clang’ tombait lourdement par terre.
 Plusieurs fois, je renouvelai l’exercice, mais rien à faire, la voiture retombait systématiquement en faisant ce méchant bruit ‘bang clang’.
 Impossible de la soulever pour avoir accès au pneu.
 Avec les vibrations que cela provoquait, la pierre qui retenait le pneu arrière se mit à dévaler la route qui était en pente. L’horreur !
Je voyais ce combi Volkswagen qui commençait dangereusement à descendre.
  J’essayais tant bien que mal de pousser la voiture vers le haut et avec mon pied, je tâtais après une autre pierre qui aurait pu me servir à stopper l’inéluctable marche vers la ravine.
Par chance, j’arrivai à bloquer le véhicule. Ouf ! J’avais eu chaud.
 Au propre comme au figuré, car je commençais à dégouliner de sueur avec ces péripéties.
Vous vous rendez compte ?
Non seulement je ne parvenais pas à changer le pneu de l’auto, mais en plus j’allais provoquer un sinistre total ! (si dans l’éventualité, je n’aurai pas pu stopper l’inexorable descente)
De surcroît, j’avais été surpris par la nuit et on ne voyait plus grand-chose.
Tout dépité, je décidai de rentrer au monastère.
J’étais crevé. (pas plus ni moins que le pneu !) Faire du stop le soir, sur une route isolée avec une manivelle à la main sous l’éclairage blafard de la lune ce n’était pas facile.
 Il n’y avait pas beaucoup de monde qui fréquentait cette route de terre battue.
 Par chance un véhicule qui allait vers Goudouras, dans la direction du monastère, accepta de m’amener.
 Le pope m’attendait sur le parvis plein d’espoir. Et alors ? Me questionna t-il, cela s’est bien déroulé ?
Je lui expliquai mes infortunes et mes démêlés avec le cric récalcitrant en omettant de narrer certains détails pour ne pas l’accabler d’avantage.
Je lui rendis sa manivelle.
Bon, alors j’irai voir demain à le première heure me dit-il l’air consterné.
 Cette génératrice outre le fait qu’elle n’était pas toujours facile à allumer, faisait un boucan de rock and roll !
 Au début, il était Impossible de  dormir convenablement avec le tchac tchac boum tchic tchac boum, tchac tchac boum tchic tchac boum….Etc. C’était à devenir dingue !
 Et quand malgré tout, je commençais à m’endormir paradoxalement bercé par la répétition de ces bruits de machine, il y avait le pope qui me criait du haut de sa chambre, Christooos, …éteins la génératrice !
 Je me levais à moitié abruti de sommeil pour aller couper le moteur.
Mais comme on s’habitue à tout, à la longue, je ne pouvais plus me passer de ce rituel.
 Dès que le bruit cessait, le soulagement soudain, la vacuité sonore, qui emplissait subitement le lieu qui avait été le théâtre d’un vacarme affolant, agissait sur moi comme un sédatif, et  je ne tardais plus à rejoindre les bras de Morphée.
Pareil le matin, je n’arrivais pas démarrer tant que je n’avais pas bu mon café grec.
Le petit réchaud sur lequel on faisait bouillir le briki* avec l’eau, le sucre, et le café fin moulu, et puis l’odeur qui tourbillonnait un instant dans les airs pour aller flatter vos narines et électriser vos neurones et qui vous donnait plein d’énergie et d’optimisme pour la journée.

( Briki* : genre de petite cafetière à long manche)

Péripéties crétoises 16

Par défaut

Le monastère de Saint Jean Prodromos pourrait vivre (pratiquement) en autarcie.
 Nous bénéficions d’un beau potager à flanc de colline, très convoité par les chèvres.
Nous mangeons régulièrement le produit de notre jardin qui est superbement entretenu par la vieille sœur Kalogria. (Je précise que Kalogria n’est pas son nom mais veut dire simplement ‘la bonne vieille’. C’est le terme grec pour désigner une sœur de monastère. En fait je n’ai jamais su son vrai nom.)
Un matin est arrivé un camion chargé de dalles en marbre destinées au réfectoire du monastère.
  Nous allions refaire le pavement de la nouvelle salle à manger.
 Ces plaques de marbre étaient très pesantes.
Pour le moment nous nous contentions de les stocker sur le parking, car un autre camion rempli de sable et de sacs de ciment devait venir faire son déchargement.
 Quand j’ai vu le monticule que cela représentait, je me suis dis que je n’avais pas encore fini d’arroser le sol grec de ma sueur.
 Pedro le mastora venait d’arriver pour voir la qualité du marbre que l’on utiliserait.
Je pense qu’il devait avoir dix mètres cubes de sable et je ne sais combien de sacs de ciment.
 Rien que pour transporter ce marbre, cela m’avait pris trois journées.
 Du parking jusqu’à l’entrée du bâtiment, il y a une grosse volée d’escalier et ensuite il faut traverser tout le parvis, redescendre quelques marches pour accéder au réfectoire.
 Au début, je travaillais  revêtu de ma chemise mais j’avais décidément trop chaud, alors j’avais obtenu une dérogation pour faire le travail torse nu. (en principe le règlement stipule  que l’on ne peut montrer ses avant bras et être vêtu d’un short)
En portant ces dalles sur l’épaule, j’avais l’impression  de revivre dans les temps antiques car ma peau faisait corps avec le marbre qui se mélangeait avec le sel de ma sueur.
J’aimais l’archaïsme de ce travail.
Le contact de cette matière avait quelque chose de sensuel et d’héroïque.
 Avec une dalle de marbre sur l’épaule et par la noblesse de cette pierre, je me sentais beau et fort. (beau je ne sais pas, mais fort sûrement….Hou là là, c’est que ça pesait lourd cette affaire !)
Au début le pope venait me donner un coup de main mais il avait vite compris que ce boulot n’était pas fait pour lui. Parfois, quand je passais sous le porche du parvis, il me donnait une tape sur le derrière en disant, bravo mon Christos, continue ainsi !
 C’est pas que je me formalisais pour son geste ma fois inconséquent, mais la première fois cela m’avais surpris, et j’avais failli laisser tomber mon chargement.
 Car j’étais absorbé dans ma tâche.
 Mais je transpirais tellement que c’était presque le marbre qui m’absorbait !
 Les mains baladeuses de l’higoumène toute anodines qu’elles étaient, pouvaient être gênantes, surtout lorsqu’une fois de plus il s’était aviser de me donner une petite tape devant un touriste de passage.
 (Je pense que l’higoumène ne l’avait pas vu car il est myope et porte de grosses lunettes rondes ressemblant à deux hublots) 
 J’imagine les commentaires de ce dernier dès qu’il fut sorti du monastère. ‘J’ai visité un monastère, ils étaient tous gais !
Pédro s’affairait dans le réfectoire pour préparer le travail en égalisant le sol.
Il faudra faire du ciment me dit-il en se grattant la nuque avec sa casquette.
 Il portait une sempiternelle casquette visée sur sa tête.
Un couvre chef  qui m’avait semblé bizarre de par sa forme carrée.
J’en avais vu de semblables la première fois que j’étais venu à Athènes.
Un peuple portant des casquettes carrées ne pouvait être qu’un peuple de constructeurs, d’architectes.
La logique géométrique, la maîtrise de la matière se symbolisait à mes yeux par la forme rationnelle d’une coiffure.
A présent, je mélangeais le sable et le ciment sur le parvis.
 Il fallait faire d’abord une sorte de monticule, ensuite pratiquer un trou en son centre.
Remplir d’eau et puis à l’aide d’une pelle, doucement retourner le mélange en prenant garde que l’eau ne débordait de ce petit lac improvisé  et n’aille s’écouler en bas, entraînant tout le reste de la préparation.
 Souvent, les digues ne tenaient pas bien et tout foutait le camp.
 Fallait recommencer la manœuvre.
On perdait du temps et du ciment. Je n’avais pas l’habitude de travailler sans bétonnière.
Comme il faisait un soleil éclatant nous prenions nos repas à l’ombre de la pergola située sur le parvis.
 Il y avait Pedro, deux aides, L’higoumène, Kalogria, Euphrosyne et moi.
 Euphrosyne était une brave petite vieille femme confite de dévotion qui venait de temps en temps avec la sœur, donner un coup de main en cuisine.
 Elle était malencontreusement affublée d’un visage criblé de boutons de toutes sortes, et ses mains n’étaient pas épargnées par les verrues déformantes.
Je me souviens en allant chercher un verre en cuisine, j’avais vu Euphrosyne les plonger toutes luisantes d’huile d’olive dans le saladier pour remuer la salade.
 Je toussotai pour faire distraction et fit semblant d’ignorer ce qui venait de se passer.
 Ah, bonjour Christos, je termine dans une minute et puis j’arrive ! Me dit-elle. 
 Par la suite, au cours du repas quand elle voulait me passer le saladier, je déclinais poliment son invitation.
Tu ne veux plus un peu de salade Christos ? Me demandait elle en souriant.
 Non, merci, je suis bien repu ! Lui  répondis je.
 N’allez pas croire que je méprisais cette infortunée femme.
En outre elle était très sympathique. Sa laideur n’égalait en rien sa bonté et sa  gentillesse.
Pareillement pour Kalogria qui sous ses aspects bourrus et revêches, pouvait ressentir des sentiments élevés.
Je l’estimais pour au moins une chose, elle n’oubliait jamais de nourrir la ribambelle de chats faméliques qui rôdaient inlassablement dans le monastère.
Comme nous mangions souvent végétarien, la viande était rare, par contre le poisson figurait au menu au moins deux fois par semaine.
 Le reste du temps, ils se nourrissaient de pain trempé dans l’huile.
(Parfois un chat arrivait à attraper un gecko, qu’il mastiquait sous la pergola, on aurait dit qu’il se boulottait du fruit confit. Car le gecko est une sorte de lézard qui peut prendre un aspect translucide.
Pendant trois jour j’avais transporté des plaques de marbre de différents formes et puis des sacs de ciment, du sable, de la chaux etc.
Pédro, l’higoumène, Kalogria et les autres au monastère ne tarissaient pas de compliments à mon égard.
J’étais le kalopédi*, le pallikare*.
 J’emportai ma couronne d’éloges dans le coin des bons souvenirs de ma mémoire.
Car le travail avait été certes éreintant mais néanmoins très agréable.
  J’étais content et fier de moi, d’avoir pu participer à la construction de ce réfectoire.
 J’avais le sentiment de faire partie d’une histoire qui s’était érigée grâce au courage et à l’ingéniosité de ses participants.
Les murs de cette salle à manger pouvaient à nouveau retentir du bruit des plats et du chahut joyeux des convives. Car ici en Crète, il y a un art de vivre à nul autre pareil. 

  (Kalopédi,* signifie : bon gars, bon garçon, etc. Pallikare*, signifie : brave, courageux, hardi etc.)