Péripéties crétoises 13

Par défaut

Généralement pour avoir un renseignement, le meilleur endroit c’est le caféneion.
Je n’ai pas eu de difficulté pour trouver le beau frère de Yourgo, il suffisait de repérer les épluchures de fèves menant à une table chargées de karafaki de raki.
 (En saison, on mange les fèves crues qui sont servies en mezzé.)
 Rapidement, les tables sont surchargées et les restes de mezzé chutent par terre.
L’opulence ou la prodigalité d’un client, se mesurent par le nombre de bouteilles vides et les reliefs jonchant le sol et la table)
 Je lui remets le pli que m’avait confié ce matin le berger Yourgo.
(Joli euphémisme de nommer cela un pli, ce torchon de papier presque illisible que j’avais ramassé dans un ruisseau.)
Il inspecte ce lambeau de missive, en grattant la terre qui le recouvre et en  essayant de déchiffrer son contenu.
 C’est plus une lettre, ça devient un palimpseste !
Il hausse les épaules et puis soupire, en pensant sans doutes, que je suis un drôle de facteur. Un facteur qui fait tant de kilomètres à pieds et qui dispute son courrier avec les chiens errants de passage !
 Bah, c’est pas grave dit il, je peux  donner un coup de fil à Yourgo.
Je ne lui parle pas évidemment de la présure pour le fromage qui doit  faire en ce moment de singuliers gargouillis dans l’estomac du chien.
Il trouve mon idée de périple plutôt inhabituelle.
 Faire toute cette route lui semble inutile et un  peu fou.
 Dans la région pour le moindre déplacement on prends sa voiture ou éventuellement sa mule ou son âne.
 Parfois quand j’arrivais dans des coins perdus avec mon sac à dos bien rempli, on me considérait comme un marchand ambulant.
 On me demandait si j’avais des choses à vendre.
J’avais toutes les peines du monde à expliquer que je voyageais ainsi pour mes loisirs, pour rien ! On me demandait si j’étais payé pour marcher, etc.
 C’était impensable pour eux que l’on puisse faire la route chargé comme un mulet.
 Le beau frère propose de me raccompagner un bout de chemin avec son pick-up vers Pefki ou Lithinés qui donne juste sur la route Sitia-Iérapètra.
 Je concède volontiers car l’après midi est bien entamée   (quoique mon courage reste intact) et je n’ai fais que la moitié du périple.
 Comme à mon habitude je monte sur le plateau en me tenant aux rampes du porte bagages. C’est ma place préférée.
 Plus tard, il me dépose sur le bord de l’asphalte.
 Marcher sur l’autoroute n’est pas très enivrant, ni intéressant.
Je regrette mes chemins de traverse.
 Néanmoins, je poursuis ma promenade sur ce tronçon d’asphalte pour atteindre à nouveau le village de Sikia.
 Pas grand-chose à dire concernant ce trajet.
 Les gros camions qui vont et viennent et qui klaxonnent comme des sirènes de bateaux.
Les bus pullman chargés d’une moisson de touristes.
 Ce garage abandonné  qui a toute l’élégance raffinée d’un bunker, et Cette route qui est comme une longue cicatrice noire.
 J’ai hâte de parvenir à mon but.
Je rejoins enfin Sikia, jette un œil à travers la vitre du caféneion.
 La patronne balaie nonchalamment les rogatons subsistant de la dernière paréa*avec un tout petit balai de branches de genêt, ce qui l’oblige à se plier en deux. (mais pas de rire)
Je ne comprends pas pourquoi utiliser un instrument si menu pour effectuer ce genre de tâche.
J’ai déjà vu ça un peu partout, il faudra que je demande un jour une explication.
Panayotta du village de Agios Spiridon, utilisait également ce type de balai au manche court. Elle s’évertuait à balayer ainsi, en s’exclamant de temps à autres, ah là là mon dos, ah là là mes os, ah là là mon sang ! Etc.
 Mon copain l’âne n’est plus dans son pré mais  je le vois sur le sentier à l’ombre d’un caroubier avec sa monture chargée d’un grand fagot de bois tandis que son maître est occupé à travailler dans un verger voisin.
Les derniers kilomètres sont pénibles et je dois régulièrement m’accrocher aux branches des Arbustes pour ne pas glisser.
J’ai négligé de suivre tout bonnement le sentier en pensant faire un raccourci en gravissant la colline. 
 De plus j’ai été lacéré par des buissons épineux.
Je parviens à agios Spiridon dans un état de fraîcheur relatif.
Mon pantalon est déchiré et ma chemise dégouline de sueur.
 Je constate qu’il est  neuf heures du soir.
Au caféneion la plupart des clients sont partis. Néanmoins Panayotta, le pope Nikoli, Yourgo le berger et sa femme sont encore là.
 Je me joins à leur table en narrant mes petites aventures qui sont arrosées généreusement de moult karafaki de raki.
 Pendant la nuit, je rêvais que je continuais à marcher, à marcher sans arrêts, sans arrêts etc. Si même en dormant vous n’arrivez pas à vous reposer, c’est un comble !
 Et la présure pour le fromage ?
 Vous avez déjà essayé de faire du fromage avec du lait de chienne ?

Paréa* : signifie, compagnie, bande, troupe etc. En Grèce la paréa veut dire une bande d’amis qui se rassemble pour boire le coup. Faire la paréa, c’est également partager un bon moment.                     ( FIN du billet )        ( 3 )

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Une réponse "

  1.  
     Foutre dieu : un palimpseste ! ! !
     
     Je suis allée voir dans le ptit robert : en effet : manuscrit
     machouillé par un canidé affamé et récupéré par le porteur
     (du dit papier) …^^

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