Péripéties crétoises 14

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L’higoumène vient de garer son combi volkwagen sur le parking du monastère.
 Il est venu me chercher au village de Agios Spiridon pour effectuer des travaux de déblaiement.
 Dès notre arrivée nous sommes enrobés de l’arôme suave du jasminier.
 Près de la citerne d’eau se trouve ce bel arbuste aux fleurs très odorantes.
 Ses branches élancées paraissent se mêler, s’entortiller lascivement avec celles de la vigne, distillant sous la pergola, un ombrage délicieusement parfumé.
 Kalogria vient de déposer des petites tasses de café fumant, de l’eau fraîche et quelques biscuits sur la grande table dominant le parvis, à l’ombre d’un splendide olivier dont les feuilles frémissent sous une douce brise nonchalante.
L’higoumène propose de me faire voir le travail que je devrai faire.
 Nous traversons la grande salle à manger en marchant sur des planches.
 A l’entour le sol n’est qu’un amas hétéroclite de graviers et de débris.
 Pour l’instant, nous mangerons dans la cuisine car comme tu le constate le réfectoire est en travaux me dit-il.
Au fond de cette cuisine il y a une porte donnant sur le jardin, et c’est en arrivant à l’extérieur que je comprends ce que l’higoumène attend de moi.
 Tout le passage adossé au bâtiment est comblé de terre et de gravas sur au moins trois mètres cinquante de hauteur, depuis l’endroit ou nous sommes jusqu’à l’entrée menant au parvis.
 C’est à peine si l’on distingue encore le muret du jardin.
 Contre la façade se trouve une  pelle, une pioche, et une brouette les pattes en l’air.
 Je présume que demain, je ferai leurs connaissances.
 Pour l’instant mon boulot sera de mastiquer les choses succulentes  que notre chère Kalogria nous  préparera de ses petites mains de fée.
D’ailleurs la voila qui s’amène les bras chargées de bettes, elle s’arrête un instant, s’éponge le front avec le coin de son foulard.
 Elle porte un fichu enroulé autour de sa tête , qui lui cache la moitié du visage. (un peu comme à l’ancienne mode turque*)
Au lieu de rester là à rêvasser, va plutôt me chercher le sac de patates près de la fontaine  me lance t-elle en grognant. Mes rapports avec la vieille nonne ne sont guère faciles depuis le début de mon arrivée dans ce monastère.
 Kalogria m’en veut pour plusieurs raisons.
Un soir, étant venu en retard indépendamment de ma volonté, le boulot m’ayant retenu plus longtemps que prévu.
La nonne avait été obligée de rallumer la gazinière rien que pour moi, et cela l’avait assez contrariée.
  Je n’avais encore rien dis concernant l’odeur de graillon émanant de la friture de poisson ou de ces légumes trop cuits, suffocant dans l’huile d’olive.
 Avec un zeste de citron, ça pouvait encore passer.
 Mais quand je lui avais demandé un peu de vin, elle me répondit avec lassitude qu’il n’y en avait plus.
(Je savais très pertinemment que le vin se conservait dans des dames-jeannes près du cellier attenant à la cuisine)
 Je proposais de l’aider à remplir un cruchon ou deux mais elle refusa prétextant qu’il était trop tard et qu’elle devait allumer les chandelles dans la grotte du saint en haut du monastère etc.
 Avisant alors une bouteille à moitié vide sur la table, je lui suggérai de me  donner un peu de celle là.
Elle me versa un verre tout en en maugréant.
 Une inspection informelle de son contenu m’indiqua que trois mouches s’y baignaient.
 Une était noyée et deux faisant la planche en agitant leurs petites pattes velues.
 Je ne suis pas un fin gourmet ou quelqu’un de très difficile avec la nourriture, mais j’interpellai la sœur en lui disant qu’il y avait des mouches dans mon verre. 
 Oh, ne fais donc pas le fier ainsi et bois ton vin ! Me dit-elle  en feignant d’ignorer les intruses pataugeant dans le liquide.
L’higoumène venant de franchir la porte de la cuisine, je l’informai du malentendu entre Kalogria et moi.
 Je lui montrai la boisson incriminée.
 M’enfin pourquoi tu lui sers cette vinasse infecte ?
 Ce vin était tourné et juste bon à jeter.Donne lui un vrai verre de vin, ce garçon vient de travailler toute la journée s’exclama t-il !
Elle  prétendit qu’il n’y avait pas de mouches dans mon verre quand elle avait servi le vin.
 Que pendant la guerre on se serait bien contenter de boire un peu de vin même légèrement bouchonné. Etc.
Et puis elle était partie en marmonnant je ne sais trop quoi.
 J’ignorais si elle fut de bonne foi en affirmant cela mais je vous dirai que je n’avais pas apprécié le mézzé qui se baignait dans ma boisson.
 Et puis c’est plus du vin bouchonné mais ‘mouchonné’ qu’il s’agissait !
L’higoumène se dirigea alors vers une petite armoire de cuisine, et du tiroir dénicha une bouteille de mavrodafni*.
 Il me servi une bonne rasade, et puis me laissa la bouteille à discrétion.
Mais arrêtons là notre petite dispute entomologique.
 Je disais donc que ma charmante Kalogria de ses mains de fée allait nous préparer des mets exquis et (a)variés. Reste t-il encore du poison surgelé dans le frigo ?
A propos de ce fameux frigo qui était une rare concession à la modernité,
Il faut que je vous narre la gaffe monumentale, un véritable chef-d’œuvre.
 Le pope allait relever les caisses des aumônes dans les différentes paroisses de la région et par conséquent devait s’absenter pendant un certain nombre d’heures.
 Il me dit, mon cher Christos, je dois partir, je te confie le monastère.
 Si tu as le temps va donc aider Kalogria à cueillir les bettes dans le jardin.
 Ah, encore une chose, le frigo est éteint peux tu l’allumer ?
Moi je haussai les épaules en me disant, il me prend pour un débile ou quoi ?
Si je ne sais pas allumer un frigo ! Faut pas être sorti de polytechnique pour arriver à le faire.
Imaginez un grand frigo buffet des années soixante  aux formes arrondies avec une sorte de grosse poignée verticale.
Un de ces modèles où vous auriez pu vous cacher à l’intérieur.
Oh, pas de problème, rétorquai je en souriant.
D’abord  je m’assurai si la prise était bien installée.
 En ouvrant le frigo je vis dans le fond une sorte de gros bouton avec on et off  écrit dessus.
Je mis donc sur on et puis je m’en allai.
 Je descendis au jardin mais la vieille nonne était partie, probablement vers la grotte du saint.
J’en profitai pour nettoyer un peu le jardin et ramasser les fleurs de jasmins qui jonchaient le sol du parvis. (Fleurs, que je récupérais pour aromatiser mon thé)
 Il n’y avait plus personne dans le monastère excepté Kalogria et moi.
 Je rejoignis donc ma cellule.
(Je ne pourrai pas nommer cela une cellule mais plutôt une grande chambrée comme à l’armée ou une auberge de jeunesse, car dans cette chambre il y avait moins une vingtaine de lits).
Un simple mur de parpaings me séparait de la pièce où se trouvait le groupe électrogène qui fournissait l’électricité pour tout le bâtiment.
C’était pas une sinécure à chaque fois qu’il s’agissait de mettre en route le moteur, car il fallait enclencher une manivelle, l’a faire pivoter dans un certain sens et puis hop…fallait l’a retirer immédiatement en évitant de la ramasser sur le pied ! Mais je vous conterai cela une autre fois.
Revenons à l’histoire de ce frigo.
 Les heures défilaient sereinement comme  d’habitude  et j’attendais que la vieille sœur m’appela pour aller dîner.
J’ai compris ma monumentale bêtise quand l’higoumène a surgi l’air très en colère dans ma chambre.
Christos, Je crois que tu es inconscient ou alors complètement cinglé !
Ah bon ? Et pourquoi, que se passe t-il, qu’est ce qui ne va pas ?
Lui demandai je l’air surpris. Ce qui ne va pas ? Tu as failli faire sauter le monastère, Kalogria, et toi par-dessus le marché ! Me rétorqua t-il passablement énervé.
Je t’avais demandé si tu savais allumer le frigo dans la cuisine  et tu m’as répondu par l’affirmative.
( C’était un vieux frigo au gaz qui fallait d’abord allumer comme une cuisinière et qui faisait chauffer un circuit contenant de l’ammoniaque ou quelque chose comme ça. un vieux procédé. Je ne savais pas qu’il existait des frigos ainsi.
ça dépassait mon entendement, faire chauffer un frigo pour avoir du froid !)
  Heureusement que le pope en rentrant dans la cuisine du monastère avait senti une odeur suspecte et avait négligé d’ouvrir l’interrupteur.
Kalogria faisait ses dévotions dans sa cellule et n’avait donc rien décelée d’anormal.
 Imaginez un instant que j’aurai pu faire sauter un vénérable monastère du 15ième siècle avec toutes ses icônes précieuses et autres trésors byzantins.
Sans compter les dégâts matériels et les problèmes afférents. (partir en même temps au paradis avec ma chère et tendre Kalogria ?)
Donc, comme je disais plus haut sur l’invitation  cordiale de la nonne, je vais nonobstant chercher les patates dans le jardin. Le menu  n’est pas une grande énigme.
D’abord il y aura des bettes surnageant dans l’huile d’olive, ensuite des petites poissons que des pêcheurs nous ont donnés ce matin, des concombres, des tomates et si  Kalogria est dans de bonnes dispositions , nous aurons droit à des frites.( J’adore les frites à l’huile d’olive ) 
Je soupire en pensant à l’énorme boulot de déblaiement qui m’attend demain.
J’aime bien de venir travailler au monastère. Kalogria n’a pas toujours bon caractère, elle représente l’ancienne et dure école de la vie et la vie en Grèce n’a pas toujours été aussi aisée.
   A Suivre………     (Suite au prochain billet)     
Mode turque : en effet la Crète n’ayant été libérée de la turcocratie que vers 1912 ou 1913

Mavrodafni : vin sombre à la robe presque opaque de couleur violet foncé. Assez doux.      ( 1 )

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  1.  Christos,
     
    A toi tout seul, tu vaux aisément  tous les pieds nicklés de la terre en ces aventures crétoises
     
    et grace à toi, la vieille nonne et le gai igoumène ont connu des jours pleins de fantaisie !
     
    Continue ce récit de ta vie en Grèce, c\’est drole, délicieux, joyeux

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