Péripéties crétoises 16

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Le monastère de Saint Jean Prodromos pourrait vivre (pratiquement) en autarcie.
 Nous bénéficions d’un beau potager à flanc de colline, très convoité par les chèvres.
Nous mangeons régulièrement le produit de notre jardin qui est superbement entretenu par la vieille sœur Kalogria. (Je précise que Kalogria n’est pas son nom mais veut dire simplement ‘la bonne vieille’. C’est le terme grec pour désigner une sœur de monastère. En fait je n’ai jamais su son vrai nom.)
Un matin est arrivé un camion chargé de dalles en marbre destinées au réfectoire du monastère.
  Nous allions refaire le pavement de la nouvelle salle à manger.
 Ces plaques de marbre étaient très pesantes.
Pour le moment nous nous contentions de les stocker sur le parking, car un autre camion rempli de sable et de sacs de ciment devait venir faire son déchargement.
 Quand j’ai vu le monticule que cela représentait, je me suis dis que je n’avais pas encore fini d’arroser le sol grec de ma sueur.
 Pedro le mastora venait d’arriver pour voir la qualité du marbre que l’on utiliserait.
Je pense qu’il devait avoir dix mètres cubes de sable et je ne sais combien de sacs de ciment.
 Rien que pour transporter ce marbre, cela m’avait pris trois journées.
 Du parking jusqu’à l’entrée du bâtiment, il y a une grosse volée d’escalier et ensuite il faut traverser tout le parvis, redescendre quelques marches pour accéder au réfectoire.
 Au début, je travaillais  revêtu de ma chemise mais j’avais décidément trop chaud, alors j’avais obtenu une dérogation pour faire le travail torse nu. (en principe le règlement stipule  que l’on ne peut montrer ses avant bras et être vêtu d’un short)
En portant ces dalles sur l’épaule, j’avais l’impression  de revivre dans les temps antiques car ma peau faisait corps avec le marbre qui se mélangeait avec le sel de ma sueur.
J’aimais l’archaïsme de ce travail.
Le contact de cette matière avait quelque chose de sensuel et d’héroïque.
 Avec une dalle de marbre sur l’épaule et par la noblesse de cette pierre, je me sentais beau et fort. (beau je ne sais pas, mais fort sûrement….Hou là là, c’est que ça pesait lourd cette affaire !)
Au début le pope venait me donner un coup de main mais il avait vite compris que ce boulot n’était pas fait pour lui. Parfois, quand je passais sous le porche du parvis, il me donnait une tape sur le derrière en disant, bravo mon Christos, continue ainsi !
 C’est pas que je me formalisais pour son geste ma fois inconséquent, mais la première fois cela m’avais surpris, et j’avais failli laisser tomber mon chargement.
 Car j’étais absorbé dans ma tâche.
 Mais je transpirais tellement que c’était presque le marbre qui m’absorbait !
 Les mains baladeuses de l’higoumène toute anodines qu’elles étaient, pouvaient être gênantes, surtout lorsqu’une fois de plus il s’était aviser de me donner une petite tape devant un touriste de passage.
 (Je pense que l’higoumène ne l’avait pas vu car il est myope et porte de grosses lunettes rondes ressemblant à deux hublots) 
 J’imagine les commentaires de ce dernier dès qu’il fut sorti du monastère. ‘J’ai visité un monastère, ils étaient tous gais !
Pédro s’affairait dans le réfectoire pour préparer le travail en égalisant le sol.
Il faudra faire du ciment me dit-il en se grattant la nuque avec sa casquette.
 Il portait une sempiternelle casquette visée sur sa tête.
Un couvre chef  qui m’avait semblé bizarre de par sa forme carrée.
J’en avais vu de semblables la première fois que j’étais venu à Athènes.
Un peuple portant des casquettes carrées ne pouvait être qu’un peuple de constructeurs, d’architectes.
La logique géométrique, la maîtrise de la matière se symbolisait à mes yeux par la forme rationnelle d’une coiffure.
A présent, je mélangeais le sable et le ciment sur le parvis.
 Il fallait faire d’abord une sorte de monticule, ensuite pratiquer un trou en son centre.
Remplir d’eau et puis à l’aide d’une pelle, doucement retourner le mélange en prenant garde que l’eau ne débordait de ce petit lac improvisé  et n’aille s’écouler en bas, entraînant tout le reste de la préparation.
 Souvent, les digues ne tenaient pas bien et tout foutait le camp.
 Fallait recommencer la manœuvre.
On perdait du temps et du ciment. Je n’avais pas l’habitude de travailler sans bétonnière.
Comme il faisait un soleil éclatant nous prenions nos repas à l’ombre de la pergola située sur le parvis.
 Il y avait Pedro, deux aides, L’higoumène, Kalogria, Euphrosyne et moi.
 Euphrosyne était une brave petite vieille femme confite de dévotion qui venait de temps en temps avec la sœur, donner un coup de main en cuisine.
 Elle était malencontreusement affublée d’un visage criblé de boutons de toutes sortes, et ses mains n’étaient pas épargnées par les verrues déformantes.
Je me souviens en allant chercher un verre en cuisine, j’avais vu Euphrosyne les plonger toutes luisantes d’huile d’olive dans le saladier pour remuer la salade.
 Je toussotai pour faire distraction et fit semblant d’ignorer ce qui venait de se passer.
 Ah, bonjour Christos, je termine dans une minute et puis j’arrive ! Me dit-elle. 
 Par la suite, au cours du repas quand elle voulait me passer le saladier, je déclinais poliment son invitation.
Tu ne veux plus un peu de salade Christos ? Me demandait elle en souriant.
 Non, merci, je suis bien repu ! Lui  répondis je.
 N’allez pas croire que je méprisais cette infortunée femme.
En outre elle était très sympathique. Sa laideur n’égalait en rien sa bonté et sa  gentillesse.
Pareillement pour Kalogria qui sous ses aspects bourrus et revêches, pouvait ressentir des sentiments élevés.
Je l’estimais pour au moins une chose, elle n’oubliait jamais de nourrir la ribambelle de chats faméliques qui rôdaient inlassablement dans le monastère.
Comme nous mangions souvent végétarien, la viande était rare, par contre le poisson figurait au menu au moins deux fois par semaine.
 Le reste du temps, ils se nourrissaient de pain trempé dans l’huile.
(Parfois un chat arrivait à attraper un gecko, qu’il mastiquait sous la pergola, on aurait dit qu’il se boulottait du fruit confit. Car le gecko est une sorte de lézard qui peut prendre un aspect translucide.
Pendant trois jour j’avais transporté des plaques de marbre de différents formes et puis des sacs de ciment, du sable, de la chaux etc.
Pédro, l’higoumène, Kalogria et les autres au monastère ne tarissaient pas de compliments à mon égard.
J’étais le kalopédi*, le pallikare*.
 J’emportai ma couronne d’éloges dans le coin des bons souvenirs de ma mémoire.
Car le travail avait été certes éreintant mais néanmoins très agréable.
  J’étais content et fier de moi, d’avoir pu participer à la construction de ce réfectoire.
 J’avais le sentiment de faire partie d’une histoire qui s’était érigée grâce au courage et à l’ingéniosité de ses participants.
Les murs de cette salle à manger pouvaient à nouveau retentir du bruit des plats et du chahut joyeux des convives. Car ici en Crète, il y a un art de vivre à nul autre pareil. 

  (Kalopédi,* signifie : bon gars, bon garçon, etc. Pallikare*, signifie : brave, courageux, hardi etc.)

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Une réponse "

  1. Magnifique comme toujours.
    Question : l\’imparfarfait est utilisé, tu es toujours en Crète ? tu racontes cette histoire de mémoire ?
    Cela s\’est passé quand ?

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