Péripéties crétoises 20

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Bonjour Papa* Nikoli !
Je salue gaiement le pope qui est attablé à une table du caféneion et qui sirote son café. (C’est encore trop tôt pour le ouzo.Dans le village on le surnomme officieusement Papa Ouzo.)
En Crète, et sûrement dans le reste de la Grèce ; Il y a trois personnages très importants.
D’abord, le pope qui inspire le respect avec sa soutane et son chapeau en forme de tuyau de poêle. C’est en général un homme instruit, c’est le philosophe, l’autorité spirituelle, du moins, c’est ainsi que je le comprends.
Puis il y a le maire du village ou son assistant. C’est l’autorité politique.
Enfin, il y a l’homme le plus riche du village.
Qui en impose à l’instar du maire par son poids social.
Dans un pays où la vie jadis, n’était pas aussi aisée que maintenant,il reste (à mon sens) une certaine fascination pour la réussite matériel.
Nombreux grecs émigrèrent vers des contrées parfois lointaines.
La diaspora demeure encore très importante.
Sans cette sorte de triumvirat, peu de choses semblent se concrétiser.
C’est le lien, le ciment. (Ceci dit, c’est ma propre appréciation, ma perception sensible de la société hellène)
Nous discutons de tout et de rien.
Surtout de rien et c’est ce qui nous prends le plus de temps.
Les riens emplissent l’existence comme les silences en musique.
Ce sont les petites insignifiances existentielles qui font que la vie reste un phénomène extraordinaire.
Je reste assis sur la terrasse du caféneion à boire mon café en philosophant avec le pope.
Arrive Maria, la femme du berger Yourgo.
Elle porte une dame-jeanne de lait.
Maria à toujours les joues bien rouges.
Au début cela m’avait intrigué. En haut du village, Yourgo et sa femme possèdent une petite bergerie où ils pratiquent la traite des brebis et fabriquent du fromage.
Quand je passais devant, et que je voyais Maria en sortir tout échevelée et les joues rougeaudes, j’en concluais ingénument, qu’elle devait se donner du bon temps avec son berger de mari.
J’ai su plus tard la vérité.
Un jour, me promenant devant sa maison, elle proposa de me faire la visite de sa petite fromagerie. Christos, tu as déjà vu comment on fabrique de la mizithra* ?
Elle se penchait devant un gros chaudron en cuivre en remuant énergiquement avec une longue cuillère en bois, le contenu. Tout en surveillant sa cuisson.
La fabrication de ce fromage étant délicate, il fallait souvent tourner avec la lourde cuillère en bois. La vapeur et l’odeur du lait emplissait toute la pièce à l’instar d’un sauna.
Avec un barattage continuel le lait se transformait en mizithra.
Tu vois, tu dois tourner sans arrêts mais pas trop vite, sinon ça devient du beurre me disait-elle.
Le rouge de ses joues provenait donc de cette opération fromagère en non de fines parties de jambes en l’air !
(Il est vrai que le lait c’est bon pour le teint)
Quoiqu’il en soit, je ne sais pas comment elle aurait encore pu trouver le temps à ces bagatelles.
Ce processus durait toute la matinée. (je parle du barattage évidemment)
Il fallait encore confectionner les autres sortes de fromages et puis aller traire les chèvres et les brebis.
Son mari, venait tôt le matin au bistro, pour boire son café.
Chaque fois c’était le même rituel.
Il crachait et se raclait la gorge d’une façon très sonore.
Cela prenait une bonne dizaine de minutes durant lesquelles, il pestait contre cette saloperie de tabac, et puis dès que la crise fut terminée, il buvait son café et s’allumait une bonne cigarette.
Je quitte Papa Kostas, pour aller faire un tour près de l’ancienne école du village, à présent abandonnée.
L’endroit était empreint d’une poésie nostalgique.
Le corps du bâtiment étant d’un seul bloc composé de deux pièces.
La première devait servir de bureau au directeur, tandis que l’autre était une petite salle unique pour tous les niveaux primaires.
A l’intérieur, se trouvait des bancs d’écoliers avec leurs encriers.
D’autres bancs étaient entassés pèle mêle dans un coin.
Le tableau subsistait encore, et il restait de la craie dans la rainure.
La peinture du mur s’écaillait. Une vieille carte géographique toute fanée persistait à décorer la classe.
On entendait le froufrou subtil du vol des hirondelles qui avaient élues domicile dans ce lieu et qui faisaient l’aller retour incessant, en passant par une fenêtre dont le carreau était brisé.
Par terre, gisait un amas d’anciens manuels scolaires.
Dans une sorte de remise j’avais retrouvé d’autres livres recouverts d’une antique couche de poussière et de toiles d’araignées.
En ouvrant une armoire j’eus la surprise de découvrir un crâne qui avait du servir à un cours d’histoire naturelle.
Les seuls habitants qui fréquentaient encore assidûment l’école, c’était les araignées, les scorpions, les colonies de fourmis et les hirondelles.
En grimpant la petite sente derrière l’école, j’arrive au réservoir à ciel ouvert de la commune. L’eau est d’une voluptueuse fraîcheur.
Ici, je suis sur le point culminant de Agios Spiridon.
Souvent le matin, en m’asseyant à cette place, je voyais arriver la brume qui recouvrait toute la vallée, comme une mer fantôme voulant reconquérir ses anciens territoires.
Le village était encerclées par ce voile laiteux et semblait être une île.
Jadis, la route avait été construite à même la roche.
On y trouvait encore des coquillages incrustés dans cette masse de pierre.
Preuve tangible que la mer avait du occuper ces lieux, bien avant l’arrivée des humains.
Plus tard en redescendant vers le village, je vois papa Kostas attablé devant sa sempiternelle carafe de ouzo, et les inéluctables mézzé.
Dans le bistro, la télé fait son monologue car personne ne l’a regarde, excepté pour la météo.
Le soir en rejoignant mon logis, j’irai voir comment vont les patates que j’ai mises sous mon lit.
Ma maison étant assez menue, je n’avais pas trouvé de place ailleurs.
Le loyer pour cette demeure était un compromis entre son propriétaire et moi.
Chaque année, durant la saison des olives, je travaillais environ une semaine pour son propriétaire, et en compensation il me donnais la maison.
Le reste du temps, j’étais tranquille et je pouvais disposer de cette demeure tout à loisirs.
Comme je laisse la porte ouverte, j’ai souvent l’agréable surprise de voir un plat préparé sur ma table.
C’est ma charmante voisine Marina qui discrètement agit de la sorte.
Evidemment un homme qui vit seul n’est pas sensé de pouvoir cuisiner.
(Quoique j’aime bien faire la cuisine, mais que voulez vous les gens sont ainsi dans la région.)
Les plus humbles seraient prêts à vous partager une tomate ou n’importe quoi, rien que pour le plaisir de donner mais aussi de discuter.
C’est la vraie chaleur humaine.

        ( Papa* : signifie le pope en grec / Mizithra* : sorte de fromage à pâte molle ressemblant à la mozarella )

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