Péripéties crètoises 24

Par défaut

Il faut que je vous parle de Yourgo le frère de Panayotta.
A ne pas confondre avec Yourgo le berger et Yourgo le fils de Manoli.
C’est un nom assez répandu en Grèce.
La première fois que je l’ai vu c’était dans un caféneion de Agios-Spiridon, à l’issu du gaulage des oliviers.
Il portait une béquille en dessous de chaque bras, qu’il maintenait coincée sous ses aisselles.
 Cela lui conférait une démarche dandinante et raide faisant penser à Frankenstein !
De toutes façons avec deux pieds cassés, je ne vois pas comment il aurait pu  déambuler autrement que de cette manière.
En outre, un des bras était dans le plâtre et formait bizarrement comme un angle droit.
 Il aurait suffit d’y déposer un plateau pour qu’il  ressembla à un barman ! D’ailleurs on le taquinait à cause de cette allure.
Holà, deux bières, un café et un coca, s’il vous plait !
Il esquissait un sourire à la personne qui lui lançait ce quolibet, mais je voyais bien qu’il souffrait en silence et feignait d’ignorer l’aiguillon de l’ironie et subséquemment de la douleur qui le transperçait.
La période de la cueillette des olives allait bientôt commencer.
Le caféneion était encombré de petites machines à gauler et de sacs en toile de jute.
Fallait vérifier l’état du matériel qui avait été mis en congés depuis la saison dernière.
Yourgo, était en grande discussion avec son beau frère Yannis (celui des assurances agricoles).
 Ça parlait des indemnités suite à son accident.
 Il était tombé d’un arbre en voulant scier une branche.
Alors tu as bien touché tes indemnités pour tes deux pieds cassés et ton bras, les assurances agricoles ont payées ! T’es content, non ? disait Yannis en se servant une rasade de raki.
Benh oui, mais il me manque de l’argent pour terminer mon garage répondait Yourgo l’air dépité.
 Je trouvais cette conversation particulière et un peu absurde.
 J’étais prêt à dire à Yourgo, mais voyons il te reste un bras, il te suffit de le casser pour que tu puisses terminer les travaux !
Mais il était certes préférable que je mette une tirette sur la bouche comme disent les grecs, et de ne point m’immiscer dans leurs affaires.
Yannis vendait ses assurances un peu comme un camelot sur une fête foraine.
 Quand il venait au village, il prenait toujours avec lui un ou deux grands sacs de petits présents tels que des stylos à bille, des agendas, des calendriers, des montres ou encore des horloges murales  etc.… (sans oublier les contrats pour les nouveaux clients.)
Il fallait amadouer les indigènes !
 Pour vanter ses produits, il avait du bagout. Il vous vendait des assurances comme d’autres des légumes ou du poissons. ‘Elles sont fraîches mes assurances vie ! 
 Quand il arrivait à harponner un client, il lui soumettait alors tout un tas de paperasses en expliquant tel alinéa ou tel paragraphe, et les avantages d’être aux assurances agricoles.
L’argument choc, c’était de dire que même le pope Nikoli  avait prescrit aux assurances.
 C’était imparable !
Si le curé avait donné son aval, alors pensez bien, Dieu regardait cette transaction d’un bon œil !
Yourgo, avait un visage particulier.
 Ce n’était pas à vrai dire un canon de beauté.
Quoique l’on parle de la gueule d’un canon mais pas dans le même sens.
 (Ceci dit, je ne me prends pas pour l’Apollon du Belvédère)
Une chevelure coiffée à la dynamite.
 Des yeux globuleux, enfoncés dans leurs orbites et cerclés de noir, comme dessinés avec un morceau de charbon.
Des pommettes tellement saillantes que vous vous seriez coupés en tentant de l’embrasser sur la joue et des oreilles décollées d’une épaisseur inégale, qu’on aurait cru grignoter par des souris. L’ensemble donnait une  figure émacier à faire pâlir d’envie tout les Don Quichotte présent et à venir.
Sauf que Yourgo n’était pas très grand et ne possédait pas une triste figure tel le chevalier susnommé.
Il n’avait pas son pareil pour lever le coude. ( maintenant son bras était dans le plâtre)
 Souvent on le trouvait dans le peloton de tête quand il s’agissait de plaisanter.
  J’aimais bien sa joie de vivre et cette autodérision qui le caractérisait et le rendait sympathique.
A présent que les vérifications  concernant les machines à gauler étaient faites, les villageois prenaient les chemins respectifs vers leurs oliveraies.
La récolte des olives était souvent la seule opportunité d’avoir des revenus.
 Le soir au caféneion, c’était l’occasion de joyeuses libations où le raki et le vin coulaient à flots.
 Le vin coulait à flots et le caféneion était loin de faire naufrage.
Mais avant de partir rendre visite aux oliviers, il faut que je vous narre cette histoire qui avait fait grand bruit à l’époque au village, et ce dans un rayon d’au moins 10 kilomètres à la ronde !
Un soir, Yourgo et moi, après moult arrosages de nos palais par des liquides dédiés à Dionysos et nombreux piochages dans de plantureux mézzé.
Nos esprits ayant été échauffés, la discussion allait bon train.
 Du moins, me semblait-il, mais nous ne devions plus être très loin du déraillement de la logique. (C’est souvent le cas quand l’ivresse emporte votre tête dans sa valse folle et vous la rend au petit matin dur comme du bois…C’est la gueule de bois !)
J’ignore pour quelle raison, Yourgo s’était mis à parler d’un souvenir de la dernière guerre.
En était il le protagoniste ou simplement le témoin auriculaire ? Voici en substance ce qu’il m’avait narré ce soir là.
C’était le moment du couvre-feu, mais il n’avait pas eu le temps de rentrer chez lui.
Par malchance, il était tombé sur une patrouille d’allemands.
Les soldats l’emmenèrent au poste pour qu’il explique sa présence aux heures interdites, le suspectant fortement d’être un espion ou un partisan.
Profitant d’un moment d’inattention de l’un des gardiens, il arriva à s’échapper.
C’était très risqué, car à présent les allemands étaient à ses trousses.
Connaissant bien le village, il pris la route menant au cimetière, toujours talonnés par les soldats.
 Il se sentait coincé, mais il eut une idée qui lui sauva probablement la vie.
 Il ouvrit la porte du cimetière et se jeta dans une fosse en se recouvrant partiellement de terre et attendit là, en faisant le mort (si on peut dire !) 
 Il faisait froid et humide dans ce trou mais cela lui sembla le meilleur endroit au monde.
Les allemands passèrent juste à proximité mais perdirent sa trace.
 Il demeura ainsi jusqu’au petit matin, du moins avant que le fossoyeur ne vint achever le travail.
Car imaginez la tête du brave homme trouvant déjà un client dans sa fosse !
 Tu te rends compte Christos !
 Me dit-il, toute la nuit, je suis resté toute la nuit dans ce foutu trou.
 Des rats me couraient sur le ventre ! 
 Ensuite il ajoutait des détails encore plus croustilleusement macabres.
 Comme quoi qu’il y avait un mort qui était couché au même endroit !
 Je vous fais grâce des scorpions, les ululements des loups et tutti quanti.
 Je pense qu’étant emporté dans le malstrom de son récit, il ne s’inquiétait pas outre mesure de ses invraisemblances. 
 Ensuite, je lui avais lancé un peu par boutade et aussi par défi.
 Et si nous allions nous promener au cimetière pour faire nos salutations aux ancêtres ?
Sans se démonter, il me répondit, Ok, allons- y, nous en profiterons pour aller cueillir des fleurs sauvages sur la route.
 Evidemment, il faisait nuit noire.
Kalliopi trépignait d’impatience pour fermer son caféneion et n’en pouvait plus d’écouter ces deux dingues qui tenaient des discours abracadabrant.
 C’était un samedi soir. Les villages avoisinant étaient encore éclairés.
 On pouvait entendre au loin les rumeurs sonores des stridulations d’une lyre, qui nous parvenait par vagues successives et qui nous paraissait tellement proche, qu’on aurait pu, il me semble, en bondissant ou en sautillant par-dessus la garrigue, arriver jusqu’à l’endroit de la fête.
En réalité, dans la colline le son fait des ricochets, et donne l’impression tel un mirage sonore d’être tout près alors que sa source en est relativement éloigné.
De surcroît, comme nous avions bus, nous étions emportés par un enthousiasme sans bornes.  (Nous étions gais sans être trivialement ivres.
 Les crétois  ingurgitent des quantités non négligeables de vin ou de raki, mais détestent d’être soùls. C’est pourquoi lors des paréas*, il faut non seulement boire mais manger, pour éviter les désagréments encourus.
Je crois d’ailleurs que la musique et la danse permettent de bien canaliser cette euphorie engendrée par l’alchimie de ces deux éléments.)
Pour l’heure, nous n’allions pas sauter comme des petits lapins ou des cabris à travers la garrigue. D’ailleurs, la musique provenant du village de Agios-Georgios , était distant d’au moins cinq ou six kilomètres.
Souvent après une fête, on distinguait  les lumières des phares des voitures qui descendaient de la colline telle une procession aux flambeaux.
 Pour notre petite promenade nocturne, j’avais emmené avec moi un cassettophone. Sur la route nous nous étions mis à danser en rigolant à gorges déployées.
Par la suite en pénétrant dans le cimetière, notre euphorie semblait se décanter un peu, tant il est vrai que le lieu ne se prêtait pas à la franche rigolade (sans être excessivement lugubre)
Yourgo avait déposé les fleurs sauvages sur la tombe d’un de ses proches.
 Nous pensions que les esprit avait également droit à de la musique, alors de concert, (c’est le cas de le dire !) nous avions mis de la musique en l’honneur des esprits de ce lieu.
 Je disposais de deux ou trois cassettes.
 Aïda, de Verdi interprété par Maria Callas et si mes souvenirs sont fidèles j’avais aussi Orphée et Eurydice, une musique de circonstance et de Glûck, chantée par la même diva.
(Que faire si les esprits n’apprécient pas l’opéra ?)
Imaginez cette musique qui tourbillonnait dans l’air pour parvenir jusqu’à Sikia, qui était un village voisin situé sur une colline  parallèle.
Nous n’avions pas le sentiment de faire un sacrilège.
C’est le lendemain, lorsque les souvenirs de cette fameuse soirée étaient partiellement dilués, évaporés, dans l’oubli des bras de Morphée, et qu’il restait cette sorte de nostalgie indéfinissable, que le pope Nikoli m’interpella.
Dis donc Christos, vous avez fait la fête hier soir, toi et Yourgo, me dit-il l’air plus amusé que fâché.
Ah bon ? Répondis je. Oui, je m’en souviens, nous avons plaisanté, ri et dansé sur la route !
Si ce n’était que cela, figures toi qu’un gars du village de Sikia, est venu ce matin et nous a demandé qui faisait un tel tintouin, une surprise partie au cimetière !
 Faut pas faire ça ! De quoi on a l’air maintenant à Agios-Spiridon, d’un village de dingues ?
 Me reprochait il, mais je voyais bien qu’à travers sa barbe se cachait un large sourire débonnaire.
 Il me faisait la leçon uniquement pour la forme.
 Yourgo, quand à lui devait encore dormir à poings fermés.
 C’était donc à moi d’affronter les foudres du clergé.
  D’accord, je n’ai pas été fouetté sur la voix publique pour cause de sacrilège mais cette histoire avait fait grand bruit (grande musique ?) dans toute la région.

 

Publicités

"

  1. C\’est bien connu que pour faire "glisser" les pouples grillées il faut un raki ou un metaxa ! Au fait, je n\’ai pas réussi à faire la différence entre un ouzo et un raki . Y en a-t-il une ?

  2.  En réponse à Josydhoest. Le metaxa c\’est un peu comme du cognac, c\’est le cognac grec.
    Le ouzo est fabriqué avec de l\’anis, de l\’alcool de grains et diverses herbes aromatiques, c\’est un alcool fort qui est plus proche du pastis. Quand au raki, qui est la boisson nationale de Crète, c\’est  un apéritif, qui est fabriqué uniquement à base de moût de raisins fermentés et rien d\’autres. En général ,le raki ne posséde pas un très haut taux d\’alcool (au maximum 22°) Effectivement ça glisse plus facilement avec du mézzé ! On trouve du raki plus fort mais uniquement dans le commerce. Le raki se nomme aussi ,tsigoudia dans certaines régions.

  3. Ah rien de vaut une bonne java dans un cimetière entre Maria ( Callas )  et
     
    Yourgo (un mix Frankestein-Don Jijote et un petit côté "thriller de Michaêl Jackson "
     
    Je bois un ouzo pour fêter ce chouette épisode !!
     
     
     

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s