Péripéties crétoises 32

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Un jour, je partis avec Karalambros en direction de Goudouras.
C’est une petite bourgade qui se situe à environ Cinq ou six kilomètres à partir du monastère de Moni-Kapsa.
Rien de particulier à dire de ce village, sinon que l’on cultivait principalement des concombres et des tomates sous serres. Il y avait également un minuscule mouillage pour quelques bateaux. Le terme de port de pêche n’étant pas approprié pour nommer cet étroit chenal coincé entre la route et la garrigue.
Néanmoins le patelin s’enorgueillissait de deux cafénéions, d’une boucherie et d’un modeste magasin d’alimentation.
La route qui menait jusque là flirtait dangereusement avec les falaises, dans des virages à épingles de cheveux.
Nous arpentions cette route à pieds tout en discutant. Ce chemin n’offrait guère d’opportunité pour le simple piéton ayant l’audace ou la singularité de circuler dans ces parages. Nous devions en outre céder le passage aux voitures, en marchant sur le bas-côté, en frôlant de grands chardons longs comme des cierges de Pâques et la végétation rabougrie qui mordait le bord de l’asphalte. Quoique le trafic ne fût pas très dense. Nous marchions souvent au beau milieu de la route, ayant le temps de repérer au loin un véhicule…ou plutôt un nuage de poussière qui l’enrobait, annonçant son approche.
 Parfois, nous apercevions de petites anses tranquilles au sable fin qui semblaient comme une invitation au farniente, mais leurs accès n’étaient jamais aisées et la descente quelque peu risquée.
Certains endroits étaient moins abrupts. Je connaissais une petite plage isolée cachée derrière de grosses masses rocheuses, il y avait un figuier qui donnait des fruits succulents, et plus loin de l’eau suintait telle un goutte à goutte de l’anfractuosité d’une falaise. (Vous arriviez malgré tout à remplir un bon litre d’eau après un quart d’heure)
A boire et à manger, le bonheur !
Parallèlement, du coté de la colline face au littoral, des gros tuyaux en métal acheminaient sur plusieurs centaines de mètres, de l’eau de source jusqu’au monastère de Kapsa. Ces fameux tuyaux qu’un jour nous avions du remplacer. Les fuites devenant trop fréquentes à cause de leurs vétustés.
Le changement se fit avec des canalisations en pvc. Imaginez donc un tuyau d’arrosage qui serpente dans la garrigue sur deux kilomètres !
Je me souviens que j’avais fais ce travail de remplacement avec un touriste allemand de passage à Moni-Kapsa. Je vous fais une brève description du boulot et ensuite nous retournerons à Goudouras.
Il fallait monter dans la colline et dévisser les gros tuyaux que l’on portait un par un sur le dos. L’allemand était devant, et moi derrière. C’était loufoque car on aurait cru qu’on transportait des bazookas !
C’étaient de tubes gros comme le bras et long de près de quatre mètres cinquante. Nous étions torse nu sous un soleil implacablement vertical.
Nous avions voulu faire ce travail pour démontrer avec quelle pugnacité nous nous acquittions de notre tâche.
 Pour descendre, il ne s’agissait pas de perdre l’équilibre, nous dégoulinions de sueur pour parvenir sur la route en contre bas avec ce matos sur les épaules. Dès que nous avions entassé un certain nombre sur le bord de la route, un camion venait chercher la ferraille. Un vrai boulot de petits soldats !
Cette tâche nous occupâmes au moins pour trois ou quatre jours.
 Mais, poursuivons notre récit avec Karalambros.
Lorsque vous arriviez à Goudouras, vous aviez le sentiment d’être au bout du monde. « The end of the world » comme disent les anglais. Il y avait certes de belles plages mais curieusement peu fréquentées. J’étais alors le seul ou quasi à me balader dans le coin.
Dans le village de nombreuses serres en plastique (pas toujours esthétiques) parsemaient le paysage. Au loin vous distinguiez la petite île de Prassonisi.
 Et à ce propos, j’ai une anecdote à vous raconter. Un beau jour, (et des beaux jours, ce n’est pas ça qui manquent en Grèce, pays favori du dieu Hélios !)
que je flânais Près du littoral, je vis au loin une gros bosquet de Tamariniers d’où jaillissait les sons gais et acidulées si caractéristiques de la musique crétoise. Apparemment des gens faisaient la fête.
 Une femme en rigolant essayait de maintenir en équilibre une bouteille de vin sur sa tête tandis qu’un homme jouait de la lyre. Un autre s’occupait à faire cuire des petits poissons, tandis qu’une dame chantait et dansait. Vu le nombre de bouteilles qui jonchaient le sol, il n’était pas très difficile d’augurer d’où venait cette liesse, cette joie communicative.
Je fus invité à les rejoindre. Ce que je fis sans trop me faire prier.
Ils partagèrent leur repas avec moi. Le vin et le raki ne se firent pas non plus prier pour venir me chatouiller les papilles gustatives. Nous en vînmes à parler de cette fameuse île De Prassonisi.
Récemment, des archéologues avaient découverts un ancien théâtre. Je trouvais cela fabuleux que les habitants de l’époque puissent laisser une large place à l’art et la musique, en construisant un lieu de spectacle si éloigné de tout, et de surcroît sur une île. (À moins que dans le temps anciens, la terre ferme reliât l’île) Il est également possible que dans l’antiquité, la Crète fût plus peuplée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Certains savants disent même que le climat devait être plus chaud et humide et que de nombreuses rivières coulaient en abondance, un peu partout.
 D’ailleurs, il suffit de constater tous ces lits de rivières défuntes où ne poussent plus qu’une maigre végétation. Excepté dans les creux des frondaisons, dans les cuvettes formées entre deux collines.
Du rivage où nous étions, nous pouvions distinguer la petite tâche blanche immaculée qui représentait l’église de l’île. Personne n’habitait Prassonisi.
Les rares visites étaient les marins de passages.
Une ou deux fois par an, se tenait un pèlerinage pour je ne sais plus quel saint.  (Je pense me souvenir que c’était à la Saint-Jean) Tout le monde embarquait, le pope inclus, sur de petites barques et seulement si la mer et la météo étaient favorables. Je n’ai malheureusement jamais pu assister à cet office.
Il me vint alors une idée saugrenue. Et si je nageais en direction de l’île pour allumer un cierge dans l’église ?
Je m’enquis de cette éventualité avec la joyeuse bande qui m’avait invitée d’une façon si naturelle et sympathique. D’après leurs dires cela devait être possible, un challenge abordable. Alors, je me mis à l’eau tout habillé, sans mes chaussures, et je nageai pour rejoindre Prassonisi.
L’eau était douce comme une caresse et j’étais vraiment décidé à tenir mon pari. De gros paquets de mer me soulevaient comme un fétu de paille. Je sentais l’inexorable force de cet élément.
 Irrésistiblement attiré vers cette église chaulée, qui brillait, éclatante de blancheur, attendant ce naufragé volontaire et un peu intrépide.
C’est du moins ce que je ressentais dans mon doux délire.
Car après une heure environ, je n’avais pas encore atteint mon but. C’est le même phénomène en montagne. Une chose qui vous parait proche est en réalité bien plus loin que vous ne le présumiez.
En regardant le rivage d’où j’avais pris le départ, je voyais au loin, les gens qui me faisaient de grands signes en criant mon nom, m’enjoignant de revenir.
Finalement, la voix intérieure de ma conscience interjeta appel auprès de la raison pour m’ordonner à rebrousser chemin. A quoi bon lutter contre les forces supérieures de la nature ! Quoiqu’il en soit, le courant était trop fort et
Aurait pu m’emporter très loin dans la mer libyenne. (Destination Tripoli en aller simple !)
A moins que je ne disposai du pouvoir de Gérontoyannis qui vécu au 19ième siècle. C’était à l’origine un escroc, un bandit qui rançonnait ses clients sur la route. Etant poursuivi par les turcs, il se réfugia dans le vieux monastère de Kapsa qui était en ruine à l’époque. Bizarrement les autorités le laissèrent tranquille dans sa cachette monastique.
Pour continuer ses activités peu louables, il prétendit pouvoir faire des miracles. Par exemple, il parvenait à rendre l’eau de mer potable. Non, il n’avait pas inventé un procédé de désalinisation. (Avant cela, quelqu’un avait fait plus fort en changeant l’eau en vin, mais bon ceci est une autre histoire !)
Dans la longue liste de ses pouvoirs, il lui suffisait de déposer sa soutane sur l’eau pour qu’elle se mette à flotter ! Une soutane gonflable ? Allez savoir !
Ajoutez à cela des pouvoirs de guérison, et du coup l’on venait de toute la Crète pour venir se faire soigner. Nonobstant, cette fois ci l’argent servit à la rénovation du monastère qui était dans un triste état. Par la suite il devint moine et finit ses jours dans une grotte en s’abîmant dans la prière et la contemplation. Encore actuellement, il est considéré comme un homme très saint. (C’est la force de la foi alliée au poids de la crédulité)
Par la suite mes joyeux compagnons de la plage, m’invitèrent chez eux, car évidemment j’étais trempé comme une soupe. Après un bon repas, je m’endormis assez confortablement. Le lendemain, pour remercier la qualité de leur accueil, je travaillai à déblayer, nettoyer toute une serre de tomates et d’aubergines. Mais n’oublions pas Karalambros qui m’attend à Goudouras.
 Qu’allions nous faire à Goudouras ? Tâter un peu de mézzé et puis passer chez le boucher. Faire dix à douze kilomètres pour un bout de viande, fallait en avoir envie !
De toutes façons au monastère nous étions plutôt végétariens. (Sauf Karalambros, qui n’habitait pas à Kapsa mais à Kalo-Néro)
Je l’accompagnais juste pour le plaisir. Sur le retour je mis ma tête sous l’eau d’une source bien fraîche. C’était une sensation divinement bonne.
J’accompagnai encore mon ami jusqu’à son domicile de Kalo-Néro.
Là, il se mis à préparer le repas. Il restait encore de la viande mais je la lui offris de bon cœur, n’étant pas un très grand carnivore.
 Avec Kalogria, nous étions souvent au régime de bettes à l’huile d’olive et autres légumes provenant du jardin.
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