Péripéties crétoises 34

Par défaut
Lorsque je vis pour la première fois Manoli, le père de Yourgo, mon impression ne fut guère encourageante.
Il me donnait le sentiment de m’ausculter, de me juger de son regard.
Il marmonnait, grommelait entre ses dents.
Où l’as  tu trouvé ? disait-il à son fils d’un air morose et contrarié.
 Parler de la sorte comme si j’étais un objet quelconque est une chose fort désobligeante, mais je me taisais pour l’instant, car j’étais déjà très content d’avoir pu trouver du travail.
 Je n’allais pas faire le fier, ou cracher dans la soupe avant de l’avoir consommé.
C’est un brave gars qui travaillait en bas dans le village de Epano-Episkopi et qui cherchait du boulot dans la région, (Nous étions en pleine période du gaulage des oliviers) rétorquait Yourgo, tout en se tournant vers moi en me faisant un clin d’œil comme pour me rassurer.
Ouais, bof, encore un étranger qui va nous bousiller nos arbres, et que faisait-il à Epano-Episkopi ? Demandait-il à son fils.
Oh, un peu de tout, des travaux de ferme etc.….
J’ai travaillé également aux vendanges pour madame Maria et son mari Yannis me permettais- je d’ajouter.
 Cette façon qu’avait les gens de parler de vous à la troisième personne et en votre présence, m’exaspérait au plus haut point.
Souvent, j’avais été confronté à des situations pareilles.
Tu en as encore pour longtemps avec ton ouvrier ?
Car j’ai besoin de lui dans deux jours, combien tu le payes ?
 Cela se passait comme si j’étais une quantité négligeable.
 Soit les gens pensaient que je ne comprenais pas suffisamment le grec pour qu’ils ne se donnassent pas la peine de m’adresser la parole.
(Oui, je suis doué de la parole, savez vous, et je sais même lire et compter, promener le chien et faire les courses, ha ha ha !)
Puis s’adressant enfin à moi, il me dit : Ah bon ? Tu as bossé au village en bas ? C’est parfait mon garçon.
 Montre moi tes mains pour que je puisse lire si tu as bien travaillé !
 Bien sûr on n’achète pas un sac dans un chat à moins que cela soit le contraire !
 Fallait qu’il fasse une bonne affaire et que je puisse convenir.
 Peut être aurait-il du également jeter un coup d’œil sur ma dentition, c’est ainsi que l’on repère les vieilles ganaches hors d’usage !
 Voyez vous j’extrapole, nous n’en étions pas là, heureusement !
Ouais, ça peut aller, faudra encore m’endurcir tout cela ! Plaisantât-il, après avoir pris ma main en y jetant un regard furtif.
On mesurait le courage d’un homme par les callosités de la main qui s’étaient imprimées dans la chair. Et la dureté des cals, la profondeur des sillons gravés était comme une carte dont la lecture racontait toute l’histoire.
Apparemment je n’avais pas la main trop tendre.
 (Jadis, au Far West par exemple, les pieds tendres, ou les mains c’est pareils, étaient portés sur un rail couverts de goudron et de plumes. La coutume depuis lors fut tombée en désuétude !)
Mais en Crète les gens sont accueillant et les seules plumes seront celles du poulet que l’on aura déplumé expressément pour vous.
Nulle crainte à avoir. Et lorsque vous aurez topé dans la main rugueuse et bienveillante de votre afendiko, il n’y aura que votre parole qui comptera.
 La véritable valeur de votre qualité d’homme intrinsèque se trouvera dans la parole donnée et dans votre capacité d’affirmer votre caractère.
Mais «  La main à la plume vaut la main à la charrue » comme disait fort bien Notre aimable Rimbaud.
Ayant passé l’examen avec fruits, je devais à présent prouver de quoi j’étais capable.
 Les fruits en l’occurrence étaient ceux des oliviers et la saison battait son plein.
 Mon cœur battait de joie également, à savoir que j’étais accepté pour ce travail.
Le père de Yourgo était loin d’être un homme méchant. 
 Je dois dire que le courant était bien passé entre nous, même si parfois cela provoqua des étincelles par la suite.
Les rapports humains étant parfois compliqués.
C’était un monsieur d’une soixantaine d’années ayant des problèmes de cœur et qui était atteint de diabète. Malgré tout cela, il ne souffrait pas d’une tendinite au poignet l’empêchant de lever son verre. (si vous voyez ce que je veux dire)
 Il aimait boire son petit cognac au caféneion chez Panayota.
Pour une raison que j’ignorais, vous savez les petites guéguerres de villages ne me concernant pas, il n’allait jamais au caféneion d’Euripide, pourtant plus proche de chez lui.
En passant devant son bistro, Manoli se tournait vers moi en me disant : Regarde le donc, il est comme une araignée au fond de sa toile !
 Et moi de rigoler en voyant Euripide assis dans la pénombre de son caféneion.
Comme il ne bougeait pas, on aurait vraiment dit qu’il attendait patiemment la venue de sa proie potentielle ! Ajoutez à cela, les toiles de poussières de son vieux bistro et le tableau était complet.
Par contre, Kalliopi la femme de Manoli, était toute effacée à côté de lui.
Très croyante, elle n’oubliait jamais d’allumer de petites chandelles devant l’icône du Christ et de la vierge Marie.
Il y avait ainsi une multitude de cierges un peu partout et quand son mari osât un jour allumer son cigarillo à la flamme de l’un deux, ce fut tout un drame, un blasphème.
 Cette brave Kalliopi était confite en dévotion et acceptait toutes les frasques de son mari avec une inaliénable et ineffable patience.
Je ne l’ai jamais vu se mettre en colère ou même dire un mot plus haut que l’autre.
 L’ensemble de sa personne respirait la sérénité et la gentillesse
.Elle  menait un véritable sacerdoce.
En travaillant pour eux, je fus pour la première fois confronté à la Crète profonde et véridique ( ce qui est loin d’être péjoratif )
 L’arrière pays était encore peu touché par le tourisme et la vie s’écoulait au même rythme que les saisons et le raki….évidemment !
Je faisais partie intégrante du village, et la Crète me semblait comme un juste retour des choses. Comme si en réalité je n’avais jamais quitté ce pays.
Publicités

Une réponse "

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s