Péripéties crétoises 72

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Nous étions assis, Brigitte, Quentin et moi, à la terrasse du cafénéion de
Panayotta, lorsque je vis arriver, ce brave homme Antoni.

A le voir ainsi s’approcher de notre table, en tortillant nerveusement sa casquette,
je compris immédiatement, qu’il allait me demander quelque chose. C’était un homme certes courageux, mais un forçat du travail. Sans arrêts, il était occupé à  bosser. Il ne pouvait pas s’empêcher de scier une planche par ci, de malaxer du ciment ou de la chaux, de perforer des trous, de construire un muret pour son jardin, de s’évertuer à manier la pioche par là etc….Quand je le voyais, il me sidérait, que ça ma tournait la tête. J’aimais bien également le travail, mais à dose raisonnable. Mais chez lui, cela devenait du stakhanovisme. Il venait d’une petite île du Dodécanèse, c’était donc également un xénos*. Considérant les crétois fainéants et tout juste bons à s’enivrer de raki. Ce qui à mon sens, était un jugement expéditif.  Il faisait tout lui-même, et de surcroît, venait  très rarement au cafénéion, sinon pour aller chercher son courrier, aussitôt après avoir entendu le son de la trompette du facteur Karalambros.

Bonjour Christos ! Me dit il chaleureusement, tu ne fais rien en ce moment ? Je
lui répondis, que j’étais en vacances et de plus que j’avais des invités. Je te présente Brigitte et Quentin. Évidemment, il ne s’en souciait guère, étant tellement obnubilé par son
affaire.Si je lui avais dit que je souffrais de cors aux pieds et qu’il allait sûrement
encore pleuvoir, le résultat aurait été le même ! Il ne m’écoutait pas, tant que je ne parvenais pas à sa requête. J’ai besoin de toi pour un p’tit travail dans mon jardin, alors j’ai pensé que tu
pouvais m’aider, je te payerai bien etc….Je lui rétorquais un fois de plus, que j’étais en vacances !….. Il me regarda d’un air curieux, comme si j’avais proféré un blasphème ! Mon
bon Antoni, ce n’est pas l’argent qui m’importe, je suis en congés et donc en
période de repos, vu ! Il insistait tellement, qu’à la longue, j’accédais à sa demande. Le
lendemain, je partis chez Antoni, pour connaître les modalités du travail à effectuer.

 Brigitte profita de cette journée pour mettre un peu d’ordre dans les affaires, tandis que Quentin allât jouer avec les autres enfants du village. Il s’agissait en fait de creuser un puits dans son jardin. Par chance, la terre était relativement meuble à cet endroit. Au début, le creusage fut aisé, mais à mesure que je m’enfonçais dans mon propre trou, je commençais à avoir certaines inquiétudes. Car nous fabriquions un puits sans aucun étayage et comme le terrain était légèrement en pente, je n’étais pas à la merci du moindre éboulement. De plus, je m’imaginais ( et mon imagination partait en roue libre) qu’un petit séisme viendrait tout chambouler, et que je serais enterré vivant ! Cette perspective probable de finir enseveli sous des tonnes de terre, me donnait soudainement des ailes ! C’est à la vitesse turbo, que je terminais l’ouvrage. De temps à autre, Antoni venait voir la progression du travail. Je lui demandais si la profondeur du puits était satisfaisante. Il me répondait, que je devais continuer à creuser, jusqu’à ce que je trouvais de l’argile ou un affleurement d’eau, et à partir de ce moment de ce moment là, remonter le plus vite possible. Wouuah ! Non seulement, je risquais de mourir enseveli mais en plus noyé ? J’extrapolais, ça devenait du pathos, de la tragédie grecque. J’étais parfaitement conscient que j’exagérais. Je n’avais rien dit à personne de mes divagations internes.

J’eus bien sûr la visite de Quentin. Je voyais sa petite tête blonde apparaître dans la lucarne éblouissante du soleil, tandis que j’étais dans les royaumes souterrain de l’Hadès, à patauger dans la boue. Pour lui, ce trou était immense (il n’était pas le seul) Bien entendu, il n’eut pas d’éboulement ou de séisme, et je ne mourus point noyé ou enterré vivant ! Après avoir terminer le puits de monsieur Antoni, une bonne douche s’avérait utile. D’abord pour bien me décrasser, mais aussi pour laver toute l’angoisse qui me collait à la peau. (j’avais le sentiment que l’eau enlevait cette sensation désagréable en me rendant plus sain et léger.) Le système de douche étant réduit à sa plus simple expression. (constitué d’un vieux tuyau d’arrosage, que j’avais branché sur l’unique évier de  ma maison, et que l’on faisait passer par la fenêtre.) Je me lavais ainsi dans le plus simple appareil sous le témoignage oculaire du ciel, des arbres, et des chèvres d’Euripide. Comme il me restait du temps, nous partîmes, Brigitte, Quentin et moi, faire une excursion dans le bas du village. Le creusage du puits n’ayant pas encore trop érodé ma force, je portais le petit Quentin sur mes épaules ( j’adorais jouer au cheval !) Notre monture descendit habilement vers la rivière. Je montrais à Brigitte, les vestiges d’une ancienne huilerie où subsistaient encore les deux grandes meules de pierre qui servaient jadis à écraser les fruits de l’olivier. En suivant ce chemin nous pouvions constater les nombreux vestiges des habitations envahie par la végétation.

Je connaissais une maison qui était littéralement phagocytée, engloutie par cet appétit végétal. Le toit était resté quasi intact et par mimétisme ressemblait à une sorte de rocher plat. Les racines des arbres se frayaient un passage à travers le ciment de la terrasse. On les voyait surgir par endroit, jusqu’à l’intérieur de la demeure. Paradoxalement, l’ensemble de cette structure mixte, faite de minéral et de végétal vivait en osmose parfaite et garantissait sa pérennité, sa longévité, puisque les racines et les branches d’arbres enserraient la maison à l’instar d’un nid cerné de verdure. J’eus de la difficulté pour trouver la porte dissimulée sous d’énormes ronces dont les épines étaient grosses et pointues comme des canines. Dans
l’unique pièce de  ce logis, trônait un lit de fer avec son matelas,  une table et deux ou trois chaises. A coté de l’évier pendouillait encore un essuie de vaisselle. Une armoire contenait des ustensiles de cuisine tout rouillés.  La fenêtre était fermée, mais par un carreau cassé se faufilaient les folles vrilles d’une vigne redevenue sauvage. La vue obstruée  par cet écran de verdure, donnait une atmosphère empreinte de nostalgie, un climat lénifiant que
ponctuait le doux murmure de la rivière et le bourdonnement des abeilles.

Nonobstant, nous continuâmes notre flânerie. Je portais toujours Quentin sur mes atlastiques épaules. Nous rentrâmes fourbus mais enchantés de notre petite pérégrination. Et le soir en nous endormant, il faisait si calme, que l’on aurait pu entendre une araignée tisser sa toile.

( petite promenade avec une copine poilue)

 

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  1. Quelle belle narration bucolique ! Il a fallu, bien sûr, que je cherche quelques mots dans le dico ! "Phagocyter" : tiens, en voilà un ! On aurait envie de se hisser sur tes épaules (pauvre de toi !) et de tendre l\’oreille pour tenter de percevoir le cri-cri d\’une araignée tissant sa toile. Quoi ? Elles ne font pas cri-cri, les araignées crétoises ? Ah bon ! Encore une "mite" qui s\’effondre ! bisous, Christian, tu donnes envie de prendre un sac à dos et de filer sur tes traces !

  2. Et dire que je lisais, fumant des clopes, allongée, (voir ton billet précédent ) inconsciente de ce danger…………..pendant que tu risquais ta vie pour creuser ce puits…..j\’en frémis rien que d\’y songer. même des années après !!…………J\’aime beaucoup tes descriptions de la végétation qui reprend ses droits sur les constructions humaines .

  3. Chargée la vieille dame, mais où donc ces gens trouvent-ils leur force? Dans leur régime Crétois sans doute et aussi à force d\’habitude.Encore de belles anecdotes, Christian, je pense que beaucoup apprécient.. Bon WE

  4. Mais tu t\’imagines, le risque qu\’il t\’a fait encourir cet Antoni……..Le Géant Atlas alias Kristos qui se transforme en taupe…….enterré vivant????Belle tranche de tes péripéties, j\’aime!!!!!!!

  5. Je viens de penser à cette fable de la Fontaine L\’astrologue qui se laisse tomber dans un puits.Un astrologue un jour se laissa choirAu fond d\’un puits. On lui dit: "Pauvre bête,Tandis qu\’à peine à tes pieds tu peux voir,Penses-tu lire au dessus de ta tête ?"Cette aventure en soi, sans aller plus avant,Peut servir de leçon à la plupart des hommes….etc, etcC\’est tout juste un petit clin d\’oeil à notre illustre Jeannot.

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