Lorsque le cirque vint au village ( péripéties crétoises / réédition )

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Par un beau jour d’été, le village de Agios-Spiridon somnolait.
Le soleil était omniprésent, omnipotent, s’emparant des lieux dépourvus d’ombre, s’instillant dans les moindres recoins, chassant les dernières molécules de fraîcheur qui persistaient à résister sous les coup de butoir des vagues de chaleur.
Dans le caféneion, le pope Nikoli ronflait près du ventilateur qui tournait au maximum, faisant légèrement flotter sa barbe et sa soutane.

Panayotta la patronne du café , succombait également à la touffeur ambiante.
Elle prenait sa tête entre ses deux mains, qui par moment basculait en avant.

Alors, elle se réveillait en sursaut et puis en marmonnant deux ou trois phrases emmiellés de sommeil, en disant : oh ? Hein ? Quelle heure est il ?
T’es encore là Christos ? Et Papa Nikoli ? Quoi il dort ?
N’osant réveiller l’autorité cléricale, elle préférait laisser dormir de tout son soul, notre brave curé.
La chaleur régnait donc en maîtresse absolue.
Même le temps paraissait obéir à son autorité, car la grosse horloge des assurances agricoles, semblait comme hypnotisée, tournant au ralenti comme un improbable métronome distillant un rythme de larghetto.
Une mouche s’abreuvait, sirotait doucement avec sa trompe, tel un client débonnaire à la terrasse d’un bistro, une goutte de sueur, qui perlait sur le front du pope.
Suite à cela, l’homme s’éveilla et puis d’un geste vif, chassa l’effrontée à l’aide de sa tapette qu’il tenait toujours en main, en s’exclamant  » saleté de mouche  » ! Puis il consulta sa montre qui était retenue par une chaîne, et en plissant le nez comme le lapin dans Alice au pays des merveilles, constata que l’après midi avait déjà pas mal grignotée les heures, et qu’il était plus que temps d’aller manger puis de faire une petite sieste avant de sulfater les vignes.
Combien  je te dois pour les carafes de ouzos ? S’enquit il auprès de Panayotta la cafetière.
Panayotta était contente de pouvoir enfin encaisser son dû et ainsi fermer le caféneion et vaquer à d’autres occupations.
C’était sans compter sur l’arrivée intempestive de Yourgo du village de Vavélis.
C’était un personnage que ce Yourgo.
Un fort en gueule, plutôt atypique mais au demeurant assez sympathique.
Il pilotait une antiquité de moto qui devait dater d’avant 1950
Cette moto crachotait, perdait de l’huile sans arrêts. (Vous auriez pu refaire tout le parcours emprunté par notre homme en suivant le long fil noir que cette machine incontinente  laissait derrière elle)
De plus, je ne vous parlerais pas de l’odeur, de la fumée et du boucan  invraisemblable que générait cette antédiluvienne machine, on aurait dit le vacarme d’une tondeuse à gazon et d’une douzaine de mixers.
Pour le coup, les quelques clients qui restaient encore dans le caféneion étaient bien réveillés et regardaient l’air hagard, notre curieux individu qui portait une sorte de casque mou en cuir surmonté d’une paire de lunette comme on pouvait en voir sur certaines photos de pilotes d’avant guerre, au temps glorieux de l’aéropostale.
A peine avait il mis le pied à terre, qu’il commandait d’une voix de stentor.
 » Panayotta, verse moi une carafe de raki avec du mézzé   » !
Vu l’allure de notre homme, il devait déjà avoir fait de sérieuse incursions dans les caféneions de la région, il buvait aussi vite que sa moto pissait son huile !
Panayotta soupirait, mais néanmoins s’exécutait, car elle ne pouvait pas se permettre de refuser un client. (Dans ces coins perdus, les bistros sont comme des oasis accueillant pour les voyageurs)
Yourgo était déjà bien imbibé, et ne se contentait plus de verser la carafe de raki dans le verre, mais empoignait la carafe, et buvait ainsi au goulot.
Cela faisait bien rire les villageois.
Nikoli le pope regardait cela comme une sorte d’hérésie. (faut jamais boire comme un barbare !)
Parfois Yourgo se mettait à chanter des chansons turcs par bravade, pour se faire remarquer, alors le curé haussait les épaules en disant, le raki lui a ôté l’esprit, pardonnons ses excentricités.
Dans ces villages reculés, les distractions étaient rares et lorsque Yourgo s’amenait, c’était comme un spectacle de foire.
Et à propos cela me fait songer à cette petite anecdote.
Un jour, comme nous étions attablés une fois de plus au caféneion de Panayotta, nous vîmes s’amener un drôle d’équipage.
Au loin vous auriez dit un mexicain; car l’individu portait un large chapeau de paille, tenant par la main un nain habillé comme une poupée espagnole. (Vous savez de ces robes avec des volants en dentelles) Un examen plus approfondi, nous révéla qu’en fait de nain, c’était un petit chimpanzé qui était accoutré ainsi.
Bah, sûrement des gitans ! dit Panayotta.
Montre nous ce que peut faire ton singe demanda Yourgo que tout cela semblait amuser au plus haut point.
L’homme esquissa un sourire timide, puis murmura quelques paroles au singe qui se mit à faire trois cumulets, et puis s’arrêta.
C’est tout ? S’étonna Yourgo.
Oui, il est encore jeune et je ne lui ai pas encore appris beaucoup de tours s’excusa le forain.
Oh bof, ce n’est pas terrible comme truc répondit Yourgo.
Puis l’homme tendit sa main, » à vot’ bon cœur mes amis , C’est pour le spectacle !  »
Mais la plupart des gens détournèrent le regard.
Puis le forain s’approcha de moi et réitéra sa demande, » à vot’bon cœur s’il vous plait  » !  Je veux bien te donner quelque chose lui dis je, mais j’aimerais que tu en fasse plus avec ton singe.
Le singe fit trois cumulets et deux saltos arrière et s’arrêta.
Bon ça va, on ne va pas y passer la journée avec cette histoire !
Tiens voila cent drachmes et je vous souhaite une bonne route !
Notre gars était assez satisfait.
C’est quand notre homme s’éloigna que je fus le sujet de plaisanterie.
 » Ouais, le Christos a donné cent drachmes pour voir un singe faire trois cumulets…… et deux saltos arrière ! Ajoutais je.
La blague avait déjà fait la tour du village.
Si tu veux, Christos, me dit Yourgo entre deux hoquets de rire, tu me donnes deux cents drachmes et je te fais sept cumulets.
Oh des cumulets tu en fait suffisamment lorsque tu es plein comme une andouille ! Rétorquais je.  Car ce n’était pas la première fois qu’il tombait de sa moto quand il avait trop bu.
Après avoir consommé son content de carafes, Yourgo repartait sur sa moto qui pétaradait et fumait comme une vieille pétoire.
On le voyait zigzaguer un peu au début, puis la fumée disparaissait derrière la colline.
Heureusement que son village n’était éloigné que d’un peu moins de deux kilomètres.
Alors Panayotta soupirait, en se disant qu’elle pouvait à présent se reposer avant d’aller cueillir quelques bettes au jardin pour le repas du soir.
C’était du boulot de tenir un bistro avec toute cette bande d’assoiffés

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Photo d’une distillerie de tsikoudia ( raki)  / source : theskinner.blogspot.com

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  1. Ce billet, ce soir, m’a réchauffée: il fai si froid .
    l’ambiance somnolente du village endormi , l’arrivée triomphale de la moto..qui fait aussi des cumulets..
    Et comme dit Bridge, ce cirque réduit à sa plus simple expression mais qui fait diversion …
    Ne s’amuse ‘ton pas plus facilement sans nos mille gadgets?
    S’ennuyait-on jadis quand le réseau social était réduit par les distances qu’il était si difficile de parcourir?
    Se sentait-on moins seul?
    La pression sociale et familiale n’était-elle pas trop étouffante? le regard sur nos vies ?

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