Dans le village de Perivolakia / Péripéties crétoises et autres flâneries /

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« A partir de dorénavant »

Je ne sais plus dans quelle circonstance, j’atterrisais à Périvolakia, une bourgade perdue dans la colline et tellement isolée que même le macadam  hésitait à fréquenter l’endroit.
Néanmoins, une ou deux fois par semaine, un bus de la compagnie Ktel* venait éprouver ses pneus et ses châssis sur ces routes défoncées qui étaient d’ordinaire fréquentées par les chèvres, les brebis, et accessoirement par les êtres humains.
De Périvolakia vous suiviez une improbable piste qui vous menait soit à Kalo Néro en faisant un large détour en contournant la colline, ou alors en connaissant bien le sentier, vous pouviez rejoindre le monastère de Moni- Kapsa, en traversant par le milieu.
Ce chemin était évidemment plus intéressant, encore fallait-il pouvoir lire l’itinéraire dans les petites crottes laissées par les capridés sans trop s’écarter du chemin, car vous pouviez rapidement vous retrouver dans une impasse ou au bord du ravin.
Je sais de quoi je parle, j’en avais fais l’éprouvante expérience.
Voulant prendre un chemin plus court par le flanc de la colline, ayant distingué au loin le clocher du monastère.
Au commencement tout semblait d’une déconcertante facilité et hop, je gravissais la ravine à l’instar d’une allègre chevrette.
Pensant être parvenu au sommet, je remarquais une sorte de surplomb dans la roche.
Pour arriver en haut, il aurait suffit que je me penche un peu en arrière et que j’agrippais ce qu’il m’avait semblé être une surface plane et herbeuse.
Mes mains étaient tendues par l’effort pour parvenir à me hisser, mais mes pieds glissaient sur l’étroite corniche et une grosse pierre se descella, allant choir lourdement en contrebas.
Le bruit se répercuta  dans la colline, porté par l’écho, puis le silence revint aussi inexorablement qu’il était venu ce qui accentua l’effet de solitude.
Pendant d’interminables minutes, j’étais tétaniser, ne sachant plus quoi faire et ne pouvant plus bouger.
Surtout, lorsque je calculais mentalement, le temps qu’avait pris la pierre pour dévaler la pente.
Allais je faire le même parcours ?
Avec d’infimes précautions, je descendais en mettant scrupuleusement les pieds dans mes propres pas et ainsi de suite, je me retrouvais à nouveau en bas du ravin.
Pendant ce temps là, la cloche du monastère sonnait gaiement (non, ce n’était pas encore le glas qui sonnait pour moi !)
Par la suite, je continuais scrupuleusement la petite piste.
Je me félicitais intérieurement de mon sang froid.
Grâce à ce raccourci, j’arrivais à Moni kapsa avec deux heures de retard. (Cela a failli être un raccourci pour l’hôpital ou plus si affinités !)
Mais revenons au village de Périvolakia où je travaillais pour le maire.
Le boulot était assez dur est pas très bien payé.
Il fallait par exemple, dépierrer à la main, toute une parcelle
Ensuite entasser les pierres, les transporter dans une brouette.
Elles devaient servir à ériger de petits murets de protection pour les champs.
Toute la journée, je faisais l’aller retour avec un chargement de pierre sous un soleil de plomb.
Et même s’il s’agissait d’un chargement de plomb sous un soleil de pierre, la différence n’aurait été guère énorme.
Un autre travail consistait à faire la moisson avec une authentique et presque anachronique faucille.

Prendre une gerbe de la main gauche et puis hop d’un coup bref couper les tiges au ras du sol, les rassembler en bottes etc.…  Mine de rien, ce n’était pas évident au début, car il y avait tout un coup de main à avoir, pareillement pour le geste auguste du semeur. (comme on dit)
Je n’étais jamais arrivé à la bonne technique.
Pour bien lancer votre poignée de graines, vous deviez d’un geste partant de l’intérieur du bras, faire une sorte de demi cercle, un peu comme si vous lanciez un frisbee que vous jetiez en l’air d’une manière décontractée et naturelle.
De toutes façons, j’aurai préféré jouer au frisbee plutôt que de faire ce travail obsolète et très mal rémunéré.
Je comprenais à présent pourquoi Karalambros refusait de travailler pour son frère.
Ce frère qui s’appelait Manoli (si ma mémoire est fidèle) était l’archétype de l’homme très économe. (frôlant l’avarice.)
De même, il vivait en quasi autarcie sans avoir recours à des achats extérieurs, hormis le sel et l’essence pour son pick-up, les seules choses qu’il ne produisait pas.
 » Je vais rarement acheter des légumes ou des fruits car j’ai tout ce qu’il faut dans mon jardin, de plus je fais mon propre vin , le bistro c’est une stupidité, pourquoi donner tant d’argent au kafétsis* me serinait-il souvent  »
Concernant le travail, il avait des notions communistes pures et dures.
Pour lui l’idée du kolkhoz, la participation obligatoire du travail par les citoyens, œuvrer dans un même sens pour le bien être de la communauté (et du parti) aurait du se généraliser partout en Europe.
Idem la notion d’argent lui semblait une erreur et suggérait que l’on devait revenir à un système de troc, une forme de préhistori-communisme.
Evidemment, cela ne l’empêchait pas d’empocher pour ses pêches et autres fruits ou légumes qu’il cultivait en abondance sur ses terrains, de l’argent tout à fait officiel et pas tombé du ciel.
Apparemment, il aimait faire la collection de ces sortes d’images imprimées.
Il était même très difficile pour lui de s’en dessaisir lorsqu’il s’agissait de payer quelque émoluments divers.

Sa femme n’arrêtait pas un seul instant de bosser du matin au soir.
Elle faisait la cuisine, le pain, la lessive, le ménage, allait traire les animaux et de surcroît travaillait aux champs avec nous.
Nonobstant, il produisait un excellent vin qui vous donnait de la force et compensait un peu l’ingratitude du travail.
Après quelques verres, je parvenais à tordre des clous à mains nues.
Parfois le matin, il m’arrivait de boire un raki à jeun, ce qui me donnait un coup de fouet, un regain d’énergie.
J’aurai pu transporter une chèvre sous chaque bras, un sac de ciment sur la tête tout en poussant une brouette remplie de pierres.
Outre le tordage de clous, et le rinçage journalier de mon gosier par les bons produits locaux, il n’y avait guère d’activité dans ce bled perdu.
Certes, il y avait le caféneion mais qui me semblait triste et complètement désuet.
Le sentiment que le temps s’était attardé dans les parages, comme fixé à jamais, telle une punaise rouillée sur un vieux calendrier jauni.
Le trou noir quoi ! Les bienfaits de la civilisation ne semblaient pas encore parvenus jusqu’ici.
Peu de personnes possédaient le téléphone.
(la cabine se situait dans le bistro) Les annonces se faisaient par haut-parleur.
Cette voix nasillarde qui traversait l’air pour annoncer que « La pension de  Madame Georgia est arrivée ou encore, Anatole est appelé au téléphone,… nous attendons les administrés pour le partage de l’eau etc, » donnait l’impression d’être dans une sorte de grand camps de travail (exempt de miradors) On savait tout sur vous, à quel heure on avait téléphoné, et qui avait appelé.

Mais le village était charmant et puis on y fabriquait un très bon raki
Un dimanche, j’eus l’agréable surprise d’entendre des chants byzantins qui furent psalmodiés avec beaucoup de joie et de finesse, ces chants sortaient de l’église tels de l’encens invisible qui enrobait l’air et vous enivrait d’une joie sereine et pure.

Ktel* : C’est la compagnie des bus en Grèce (inévitable et peu onéreuse)
Kafétsis* : tout simplement celui ou celle qui tient un caféneion (bistro)

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